Perceval ou le roman du Graal


Le Mont Dol (au XII° siècle, Dol veut dire douloureux).
Source : Dictionnaire de l'Ancien Français (1)

Perceval ou Le Roman du Graal
Chrétien de Troyes

Extraits de l’édition Gallimard Folio, 2004.
Traduction en Français moderne de Jean-Pierre Foucher et André Ortais.

Nous avons retenu ces larges extraits du roman inachevé de Chrétien de Troyes (la seconde partie du texte est celle des continuateurs du célèbre trouvère) car ils décrivent minutieusement les lieux du Graal : du Mont Douloureux (le Mont Dol, au XII° siècle coiffé d’une colonne de Jupiter) à la Terre Gâte du roi pêcheur sur les rives  de la Sélune (Saint-Laurent de Terregatte), nous suivons pas à pas la quête du chevalier gallois.

Les analogies avec le pays dolois sont flagrantes :

La Demoiselle du Grand Puits du Mont Douloureux rappelle l'existence, au sommet du Mont Dol, d'une fontaine intarissable... et bien mystérieuse sur le plan géologique. On trouve aux Archives Départementales de l'Eure, sous la référence 47J152, une gravure légendée du Mont-Dol (vers 1820). Le texte précise : "Il y avait en outre, près de ce bassin, vers le sud, un puits qui maintenant est comblé".

La colonne existait jusqu'au XII° siècle, christianisée au VI°. Perceval chevauche durant une journée avant d'être arrêté par une rivière infranchissable : il s'agit à l'évidence de la Sélune (si le Couesnon se franchit à gué, la Sélune constitue au XII° siècle une frontière effectivement infranchissable). Perceval parvient ici dans la "Terre Gâte" du Roi pêcheur, terre de landes à la fertilité morte. Les toponymes locaux sont éloquents : Saint-Laurent-de-Terregatte, Saint-Aubin-de-Terregatte, la Lande (ou les Landelles); Louvigné ou Bazouges du Désert...

On peut littéralement suivre le cheminement de Perceval, carte en main ! Même le temps du parcours est réaliste...

Un dernier point : le nom des protagonistes... Le père de Perceval se nomme Alan (ou Alain), et son grand-père Bron, le roi pêcheur (selon le Perceval en prose, début du XIII° siècle, attribué à Robert de Boron). On a là strictement l'étymologie de Broualan, Bron-Alan, la colline d'Alain ! Rappelons (voir introduction) que Broualan a le même sens que Brechelien ou Brocéliande. Perceval recevra le Graal des mains de son grand-père Bron.

Place aux extraits :

Page 88

Il [Perceval] tient chemin toute la journée, sans faire rencontre de nulle créature terrienne qui lui sache indiquer sa voie. Sans cesse il fait prière à Dieu, le Père Souverain, Lui demandant, s'il le veut bien, de trouver sa mère en bonne vie et en santé.

Il priait toujours quand, descendant d'une colline, il parvient à une rivière. L'eau en est rapide et profonde. Il n'ose s'y aventurer. « Seigneur, s'écrie-t-il, si je pouvais passer cette eau, je crois que je retrouverais ma mère si elle est encore en ce monde! »

II a longé la rive. Approche d'un rocher entouré d'eau qui lui interdit le passage. A ce moment, il voit une barque qui descend au fil du courant. Deux hommes y sont assis. Sans bouger il les attend, espérant les voir au plus près. Mais ils s'arrêtent au milieu de l'eau, ancrent leur barque fortement. L'homme à l'avant de la barque pêche à la ligne, piquant à l'hameçon le leurre d'un petit poisson pas plus gros que menu vairon.

Le chevalier qui les regarde, ne sait comment il peut passer cette rivière. Il salue les gens. Il leur dit :

« Seigneurs, me direz-vous où il est un pont ou un gué?»

Le pêcheur lui répond :

« Non, frère, vingt lieues en aval ou amont il n'est ni gué, ni pont, ni barque plus grande que celle-ci qui ne porterait pas cinq hommes. On ne peut passer un cheval. Il n'est ni bac, ni pont, ni gué.

- Par le nom de Dieu, dites-moi où je trouverai un logis pour cette nuit.

- Vous en aurez besoin, c'est vrai. De logis comme d'autre chose. C'est moi qui vous hébergerai pour cette nuit. Montez par cette brèche que vous voyez là dans la roche. Quand vous serez dessus le haut, vous apercevrez un vallon et une maison où j'habite près de la rivière et des bois. »

Pousse son cheval par la brèche jusqu'au sommet de la colline. Il regarde au loin devant lui mais ne voit rien que ciel et terre. « Que suis-je ici venu chercher sinon niaiserie et sottise? Que Dieu couvre de male honte qui m'a enseigné mon chemin! Vraiment, je vois une maison à découvrir ici en haut! Pêcheur, tu m'as dit un beau conte! Tu as été trop déloyal si tu me l'as dit pour me suivre! »

A peine a-t-il ainsi parlé qu'il aperçoit en un vallon la pointe d'une tour. De ce lieu-ci jusqu'à Beyrouth on n'eût point trouvé une tour si bien plantée! Oui, c'était une tour carrée de pierre bise et deux tourelles. L'était en avant une salle et, devant la salle, des loges.

Le cavalier descend par là. « Celui qui m'enseigna la voie, il m'a bien conduit à bon port! » Maintenant se loue du pêcheur et, comme il sait où héberger, ne le traite plus de tricheur ou de félon ou de menteur. Joyeux il s'en va devers la porte. Trouve baissé le pont-levis.

Tout juste est-il dessus le pont qu'il rencontre quatre valets. Deux valets ôtent son armure, un autre emmène son cheval, lui donner avoine et fourrage; le dernier vient au cavalier et lui recouvre les épaules d'un manteau de fin écarlate neuf et brillant. Les valets le mènent aux loges. D'ici au moins jusqu'à Limoges on n'en eût trouvé de si belles. Le cavalier s'y attarde jusqu'au temps où viennent le quérir deux serviteurs. Il les suit. Au milieu d'une vaste salle carrée se trouve assis, un prudhomme de belle mine, aux cheveux déjà presque blancs. Il est coiffé d'un chaperon de zibeline aussi noire que mûre. S'enroule autour du chaperon une étoffe de pourpre. De mêmes matières et couleurs est faite la robe du prudhomme. Penché, il s'appuie sur son coude. Au milieu de quatre colonnes, devant lui brûle un clair grand feu. Si grand que quatre cents hommes au moins auraient pu se chauffer autour sans que la place leur manquât. Les hautes et solides colonnes qui soutenaient la cheminée étaient œuvres d'airain massif. Accompagné des deux valets, devant ledit seigneur paraît l'hôte qui s'entend saluer : « Ami, vous ne m'en voudrez point si pour vous faire honneur je ne puis me lever : mes mouvements sont malaisés. »

L'hôte répond : « Au nom de Dieu n'ayez souci! Toutes choses sont bien ainsi. »

Le prudhomme s'en soucie si fort qu'il fait effort pour se soulever de son lit. Il dit : « Ami, ne craignez point! Approchez-vous! Asseyez-vous tout près de moi. Je vous l'ordonne. »

L'hôte s'assoit. Et le prudhomme lui demande:

« Ami, d'où venez-vous aujourd'hui?

- Sire, ce matin j'ai quitté un château nommé Beaurepaire.

- Dieu me garde! Vous avez eu longue journée! Ce matin vous étiez en rouie avant que le guetteur ait corné l'aube!

- Non sire. C'était déjà prime sonnée, je vous assure. »

Pendant qu'ils parlent entre un valet, une épée pendue à son cou. Il l'offre au seigneur qui la sort un peu du fourreau et voit clair où l'épée fut faite car c'est écrit dessus l'épée. Il la voit d'un acier si dur qu'en aucun cas elle ne se brise sauf un seul. Et seul le savait qui l'avait forgée et trempée.

Le valet, qui l'avait portée, dit: «Sire, la blonde pucelle, votre nièce la belle, vous fait présent de cette épée. Jamais n'avez tenu arme plus légère pour sa taille. La donnerez à qui vous plaira, mais ma dame en serait contente si cette épée était remise aux mains de qui serait habile au jeu des armes. Qui la forgea n'en fit que trois. Comme il mourra, n'en pourra jamais forger d'autre. »

Sitôt le seigneur la remet au jeune hôte, la présentant par les attaches valeureuses telle un trésor. Car le pommeau était en or, de l'or le plus fin d'Arabie ou bien de Grèce, le fourreau d'orfroi de Venise. Si précieuse, il lui en fait don : « Beau sire, cette épée fut faite pour vous. Et je veux qu'elle soit à vous. Ceignez-la et dégainez-la. »

Ainsi fait le jeune homme en remerciant. Et, la ceignant, laisse un peu libre le baudrier. Tire l'épée hors du fourreau et, quand il l'a un peu tenue, il la remet. Elle lui convient à merveille, au baudrier comme au poing. Et il paraît bien être l'homme à en jouer en vrai baron. 

II confie l'épée au valet gardant ses armes, qui se tient debout près des autres autour du grand feu vif et clair. Puis volontiers vient se rasseoir auprès du généreux seigneur. Telle clarté font dans la salle les flambeaux qu'on ne pourrait trouver au monde un hôtel plus illuminé!

Comme ils pariaient de choses et d'autres, un valet d'une chambre vint, qui lance brillante tenait, empoignée par le milieu. Il passa à côté du feu et de ceux qui étaient assis. Coulait une goutte de sang de la pointe du fer de lance et jusqu'à la main du valet coulait cette goutte vermeille. Le jeune hôte voit la merveille et se roidit pour n'en point demander le sens. C'est qu'il se souvient des paroles de son maître en chevalerie. Ne lui a-t-il pas enseigné que jamais ne faut trop parler? Poser question c'est vilenie. Il ne dit mot.

Deux valets s'en viennent alors, tenant en main des chandeliers d'or fin œuvré en nielle. Très beaux hommes étaient ces valets qui portaient les chandeliers. En chaque chandelier brûlaient dix chandelles à tout le moins. Une demoiselle très belle, et élancée et bien parée qui avec les valets venait, tenait un graal entre ses mains. Quand en la salle elle fut entrée avec le Graal qu'elle tenait, une si grande lumière en vint que les chandelles en perdirent leur clarté comme les étoiles quand se lève soleil ou lune. Derrière elle une autre pucelle qui apportait un plat d'argent. Le Graal qui allait devant était fait de l'or le plus pur. Des pierres y étaient serties, pierres de maintes espèces, des plus riches et des plus précieuses qui soient en la mer ou sur terre. Nulle autre ne pourrait se comparer aux pierres sertissant le Graal. Ainsi qu'avait passé la lance, devant lui les pierres passèrent. D'une chambre en une autre allèrent. Le jeune homme les vit passer, mais à nul n'osa demander à qui l'on présentait ce Graal dans l'autre chambre, car toujours il avait au cœur les paroles de l'homme sage, son maître en chevalerie.

Je crains que les choses ne se gâtent car il m'est arrivé d'entendre que trop se taire ne vaut parfois guère mieux que trop parler. Donc, qu'il en sorte heur ou malheur, l'hôte ne pose nulle question.

Le seigneur commande alors d'apporter l'eau, mettre les nappes. Et font ainsi les serviteurs. Lors le seigneur comme son hôte lave ses mains, dans une eau chauffée tout à point. Deux valets apportent une large tour d'ivoire faite d'une pièce, la tiennent devant le seigneur et son hôte. D'autres valets mettent en place deux tréteaux doublement précieux : de par leur bois d'ébène ils dureront un très long temps; nul danger qu'ils brûlent ou pourrissent. Rien de tel ne saurait leur advenir. Sur ces tréteaux les valets ont posé la table; sur la table étendu la nappe. Que dirai-je de cette nappe? Jamais légat ni cardinal ni pape ne mangera sur nappe plus blanche! Le premier plat est une hanche de cerf, bien poivrée et cuite dans sa graisse. Boivent vin clair et vin râpé servi dedans des coupes d'or. C'est sur un tailloir en argent que le valet tranche la hanche et en dispose chaque pièce sur un large gâteau.

Alors, devant les deux convives une autre fois passe le Graal, mais le jeune homme ne demande à qui l'on en sert. Toujours se souvient du prudhomme l'engageant à ne trop parler. Mais il se tait plus qu'il ne faudrait.

A chaque mets que l'on servait, il voit repasser le Graal par-devant lui tout découvert. Mais ne sait à qui l'on en sert. Point n'a désir de le savoir. Il sera temps de demander à l'un des valets de la cour le lendemain dès le matin quand il quittera le seigneur et tous ses gens.

On lui sert à profusion viandes et vins les plus choisis, les plus plaisants qui sont d'ordinaire sur la table des rois, des comtes, des empereurs.

Quand le repas fut terminé, le prudhomme retint son hôte à veiller pendant que les valets apprêtaient les lits et les fruits. On leur offrit dates, figues et noix-muscades, grenades, girofles, électuaire pour terminer et encore pâte au gingembre d'Alexandrie et gelée d'aromates.

Ils burent ensuite de plusieurs breuvages : vin au piment sans miel ni poivre, bon vin de mûre et clair sirop.

Le Gallois s'émerveille de tant de bonnes choses qu'il n'avait jamais goûtées.

Enfin le prudhomme lui dit : « Ami, c'est l'heure du coucher. Si vous me permettez je vais retrouver mon lit dedans ma chambre. Hélas, je n'ai nul pouvoir sur mon corps! Il faut que l'on m'emporte. »

Entrent alors quatre serviteurs très robustes qui saisissent la courtepointe où le seigneur demeure couché et l'emportent dedans sa chambre.

Le jeune homme reste là, seul avec valets pour le servir et prendre bien soin de lui. Puis quand le sommeil le gagne, ils le déchaussent, le dévêtent et le couchent dans un lit garni de draps de lin très fins. Jusqu'au matin il y dormit.

Dès le point du jour s'éveilla. Toute la maison était déjà levée mais personne ne se trouvait auprès de lui. Il lui faudra donc s'habiller seul, qu'il le veuille ou non. N'attend une aide de quiconque, se lève et se chausse, va prendre ses armes posées là sur la table proche. Dès qu'il est prêt, il va de porte en porte qui étaient ouvertes la veille. Mais c'est en vain : portes fermées et bien fermées! Il appelle, il frappe très fort et encore plus, mais personne ne lui répond.

Il en est là, va à la porte de la salle. Elle est ouverte. Il en descend tous les degrés jusqu'en bas. Il trouve son cheval sellé, sa lance auprès de là et son écu contre le mur. Il monte et va partout cherchant mais il ne rencontre personne : sergent, écuyer ni valet. Le pont-levis est abaissé vers la campagne. Nul n'a donc voulu le retenir, quelle que soit l'heure, quand il voudrait quitter ce lieu! Mais il pense bien autrement : ce sont les valets, se dit-il, qui sont partis sur le chemin de la forêt relever des pièges et des cordes. Va donc aller de ce côté pour en trouver quelqu'un, peut-être, qui dise où l'on porte ce Graal et pourquoi cette lance saigne. Passe le pont pensant ainsi, mais quand il est dessus la planche il sent bien que les pattes de son cheval bondissent d'un coup. Par bonheur elles sautent à merveille, sinon cheval et cavalier auraient pu s'en tirer très mal! Il tourne la tête en arrière et voit qu'on a levé le pont sans que nul se soit montré. Il appelle, mais point de réponse.

Il crie : « Dis-moi, toi qui as levé le pont : Réponds-moi! Où te caches-tu? Montre-toi, car j'ai quelque chose à te dire! »

Vaines paroles! Nul ne lui répondra.

…/…

Page 122

« J'irai sur le Mont Douloureux, dit Kahedin, sans m'arrêter auparavant. »

Mais Perceval parle autrement. Aussi longtemps qu'il le faudra deux nuits de suite ne couchera en même hôtel, ni n'entendra parler d'un pas hasardeux qu'il ne tente de le franchir. Qu'il ne trouve chevalier, ni un ni deux, qu'il n'aille le provoquer. Nulle peine il n'épargnera jusqu'à ce temps qu'il sache enfin quel homme se nourrit du Graal; quelle est cette lance qui saigne et sache aussi pourquoi elle saigne.

Cinquante chevaliers se lèvent et tous se jurent l'un à l'autre que jamais joute ou aventure ne connaîtront qu'ils ne courent pour s'y jeter, même dans la plus ténébreuse et la plus noire des contrées.

…/…

Page 244

Ayant quitté Blanchefleur, Perceval poursuit sa Quête, Un jour il découvre le Mont Douloureux, Mont de l'Epreuve d'où redescendent en folie les chevaliers qui ont eu l'orgueil de s'estimer les meilleurs chevaliers du monde.

A chaque matinée et tant que le jour dure, erre messire Perceval, par plaine ou bois, montagne ou val, tant y a qu'une après-dînée, il vit au milieu d'un grand pré, un arbre où pendaient deux pucelles attachées par leurs cheveux. Et c'était pitié de les voir si plaisantes et douloureuses!

Perceval s'en approche et voit dans la clairière deux chevaliers armés qui se combattent à outrance, à grands coups d'épée sur le heaume. Ils souffrent de multiples blessures et pourtant ne faiblissent pas. Ils courent l'un contre l'autre et font voler tout autour d'eux des pièces de leurs hauberts et de leurs boucliers. Perceval se jette entre eux pour calmer leur bataille et ils sont tellement las qu'ils se laissent aller sur la terre y restant gisants comme morts.

Perceval vient ensuite à l'arbre d'où il dépend les demoiselles, et il leur demande la cause de cette bataille et de leur pendaison. Elles pleurent, elles font grand bruit en disant qu'elles voudraient mourir, mais le chevalier les interroge avec une telle patience que l'une d'elles lui répond :

« Je vous dirai la vérité de tout, messire, puisque vous la voulez savoir. Sur le Mont Douloureux, il y a une colonne maudite que le sorcier Merlin y plaça par magie. Que Dieu, qui fit cette montagne, confonde ce magicien, car il y mit grande mauvaiseté. Quinze croix sont plantées autour de la colonne où le mage diabolique a lié un démon. Celui qui gravit la montagne et attache son cheval au pilier, s'il s'écrie : " Qui est ici? ", à moins qu'il ne soit, paraît-il, le meilleur chevalier du monde, il perd aussitôt la raison, eût-il été d'abord aussi sage qu'on peut l'être. Ces deux chevaliers y allèrent, et à ce pilier appelèrent en demandant : « Qui est ici? » Aussitôt ils perdirent le sens et la mémoire les quitta. Ils nous firent grand-peur et nous pourchassèrent jusqu'ici sur nos palefrois. Alors ils nous pendirent par les tresses comme vous nous avez vues, et ensuite ils se disputèrent et se battirent à en mourir. Nous les aimions de grand amour et ils se sont tués par folie. Qui aurait pu le croire, si bons amis qu'ils étaient! Ils sont morts tous les deux, par diablerie et par péché!

- Douces amies, leur dit Perceval, dites-moi leurs noms, si vous n'en êtes pas ennuyées, et j'essaierai de les guérir, si toutefois ils ne sont pas morts.

- Tous deux sont compagnons de la Table Ronde, messire. L'un d'eux est le preux Sagremor, et l'autre est Engrevain. Tous deux s'aimaient comme des frères. »

Quand il entend ces noms, Perceval prend sur lui le talisman qu'il avait reçu de l'ermite. Il le place sur la tête d'Engrevain qui reprend aussitôt ses esprits; il traite Sagremor de même et les voilà tous deux guéris de leur folie.

Pourtant, tout guéri qu'il était, Sagremor s'étonne d'être blessé. Il lève la tête et il voit son ami Engrevain troublé aussi du sang qu'il perd. Ils ne se rappellent pas d'où viennent leurs blessures, ni rien de ce qui s'est passé depuis leur cri sur le Mont Douloureux. Ils se mettent debout et ils croient tout comprendre en voyant Perceval parler à leurs amies. Ils pensent que c'est lui qui a causé leurs plaies et se jettent sur lui, l'épée haute. Alors les demoiselles s'agenouillent devant eux et s'y accrochent en leur criant : « Arrêtez-vous! Car c'est ce même chevalier qui vient de vous guérir! »

Perceval amusé rappelle : « Seriez-vous comme le chien de garde qui étrangla son compagnon qui l'avait délivré du loup? Ainsi se conduit le vilain envers le chevalier qui le protège. »

Sagremor, le premier, comprend qu'il vient d'être sauvé lui-même. Tous deux enfin s'excusent à Perceval qui leur ouvre les bras et dit son nom. Ils savent à ce moment qu'ils sont trois bons amis, et les jeunes femmes sont heureuses d'une fin d'aventure que rien ne leur faisait prévoir.

…/…

Nous revenons enfin à Perceval qui chemine vers le Mont Douloureux.

Le bon chevalier erra plus de quinze jours après avoir dépendu Bagomédès, sans rencontrer d'aventure notable quand, une belle matinée, chevauchant sous une haute futaie, il vit un enfant dans un arbre, assis sur une basse branche et n'ayant guère plus de cinq ans. Cet enfant, richement vêtu, était d'apparence admirable. Perceval s'approche, le salue, et l'enfant le salue aussi. Perceval lui demande s'il veut descendre de sa branche, mais l'enfant lui répond qu'il n'a pas à lui obéir. « Je ne tiens rien de vous, lui dit-il, et si j'en tiens, je vous le quitte. »

Perceval lui demande s'il peut le renseigner. « C'est bien possible, sire, mais je ne suis pas encore si grand que je puisse répondre à tout.

- Ma foi, dit Perceval, je ne vous demanderai rien que vous ne puissiez dire. Je voudrais savoir qui vous êtes, votre nom et votre pays, pourquoi vous êtes assis sur cette branche, et si vous savez quelque chose qui touche au Roi Pêcheur.

- Je ne répondrai rien à tout ce que vous demandez, ni mensonge ni vérité, mais voici ce que je vous dirai :

vous monterez sur le Mont Douloureux où il vous sera dit une nouvelle qui vous plaira. »

Dès qu'il eut dit ces mots, l'enfant quitta sa branche pour une branche plus élevée, puis il grimpa encore, toujours, toujours plus haut, et l'arbre était très grand, et l'enfant y monta jusqu'à disparaître à la vue.

Perceval le voyait monter, monter et disparaître, et il était tout ébahi de cette vision extraordinaire. Enfin, comme il était tour seul et que la journée s'avançait, il reprit son chemin vers l'aventure.

Il fut hébergé cette nuit-là par un ermite qui lui donna à son pouvoir le nécessaire, et quand le soleil fut levé, Perceval se réarma et reprit sa route. Il ne cessa d'éperonner jusqu'à près de midi. Il aperçut le Mont encore lointain, car c'est une belle montagne. Il s'en approcha davantage et s'arrêta au bas des premières pentes pour laisser souffler son cheval. L'endroit était délicieux. Il ôta la bride et la selle et se reposa un instant.

Il vit alors une femme qui descendait du Mont sur un palefroi de Norvège et paraissait très agitée. Elle le salua, mit pied à terre et l'aborda en se tordant les mains : « Sire, prenez garde à vous! Ne montez pas plus haut! Personne n'y va sans y laisser la raison ou la vie. Mon ami y monta et je ne le vois plus! Je l'ai cherché partout, l'appelant à voix haute, mais j'y perdis ma

peine. Mon cœur est triste et noir! Une dame que j'y ai vue m'a dit que mon ami est devenu fou et qu'il est descendu par cette sente en riant de toute sa gorge comme un homme qui perd l'esprit! Je suis abandonnée, sire! Et mon pays est loin! Ne montez pas, seigneur! Ne me laissez pas seule, je vous en prie, mais venez avec moi : je vous obéirai en tout! »

Une telle prière pouvait en tenter d'autres, car la femme était belle, mais Perceval ne pouvait pas se détourner de sa Quête. La malheureuse délaissée s'épouvantait d'entrer dans l'immense forêt aux sentiers mal frayés, mais pourtant, tout à coup, elle y courut si brusquement et de si grande allure, laissant là son cheval, qu'elle sembla elle aussi atteinte de folie.

Perceval n'y pouvait rien faire. Quand elle s'en fut allée, il ressella son cheval et gravit la montagne.

Il voit la colonne magique. Elle est si élevée qu'il en reste surpris car on ne pourrait pas lancer une flèche par-dessus son sommet. Elle est faite de cuivre poli et reluit sous le soleil comme une épée. Quinze croix de pierre l'entourent à bonne distance, dont la plus petite est plus haute que douze hommes. Cinq de ces croix sont de pierre rouge, luisantes comme de la braise en feu. Cinq sont de marbre blanc et brillent comme de la neige. Les cinq autres sont bleues comme la mer et le ciel. Perceval les admire, puis il regarde la colonne de cuivre et y voit un anneau d'argent, entouré de lettres gravées qu'il devine, car s'il ne sait pas lire, il connaît les dictons. Ces lettres disent qu'aucun chevalier, par outrage, n'attache son cheval à ce fût, s'il n'est pas le meilleur des chevaliers du monde.

Il passe les rênes de son cheval dans cet anneau;

appuie sa lance et son écu sur la colonne. Ensuite il délace son heaume.

C'est une belle fille qui vient. Elle est montée sur une mule blanche. Je peux vous dire qu'elle est plus richement vêtue qu'une reine, et, quant à sa beauté, il me faudrait toute la longueur d'un jour d'été pour la décrire, et un autre jour pour que vous sachiez tout. Mieux vaut que je me taise pour ne rien avancer dont vous pourriez douter.

Elle s'arrête devant Perceval. Elle le salue. Il lui répond, mais elle s'incline plus bas encore, puis elle va caresser gentiment le cheval attaché, sur l'encolure, le baisant aux naseaux, enfin lui faisant fête. Perceval est gêné parce qu'un chevalier ne devrait pas souffrir le service d'une femme qu'il devrait servir au contraire, mais il plaît à la demoiselle.

« Car, lui dit-elle, beau seigneur, votre corps et votre cheval sont dignes d'être honorés, suppliés, adorés, plus que nul saint sur nul autel. Vous avez gravi le Mont;

vous avez mis votre cheval à la colonne et elle ne vous a fait aucun mal. C'est parce que vous êtes, monseigneur, le meilleur chevalier du monde.

- Certes, dit Perceval, vous dites, amie, ce que vous voulez, mais bien d'autres me valent.

- Ce n'est que courtoisie de votre part, seigneur, et cela augmente votre honneur. »

Elle lui demande de l'accompagner jusqu'à un pavillon tour près, où il sera reçu avec beaucoup de joie. Il y va et elle le mène au flanc du Mont, dans une belle prairie où est tendue une tente de soie, la plus riche et la plus spacieuse qu'on puisse voir. Des écuyers et des valets viennent à lui et le désarment; des demoiselles l'accueillent dont beaucoup sont des plus jolies. On met les tables et on lui sert un repas délicieux et solide. Après quoi, le soleil déclinant très vite derrière la montagne et la nuit s'établissant, ils vont s'asseoir dans le pré où ils devisent de mille choses.

Perceval lui demande son nom, s'il lui plaît de le dire, et d'où elle est, et pourquoi elle a fait tendre son pavillon dans la montagne. « Beau très doux sire, lui répond-elle, je n'ai pas à vous le cacher. Je suis la Demoiselle du Grand Puits du Mont Douloureux. »

Elle a un beau castel, tout près, bâti à force, mais elle s'est établie dans ce campement depuis dix jours, parce qu'elle est avertie de l'arrivée possible de plusieurs chevaliers de la Table Ronde, comme Gifflès, Yvain, Gauvain, Sagremor, Bagomédès, Lancelot et le Valet au Cercle d'Or, et elle est curieuse de la façon dont ils subiront l'épreuve.

« Mais pourquoi parler d'eux qui n'y sont pas encore? Voulez-vous que je vous raconte, sire, la vérité de ce Pilier Magique?

- Certes, dame, je le veux bien!

- Ecoutez donc, continue-t-elle. Cela remonte à la naissance du roi Arthur qui était un superbe enfant. Les dames les plus savantes qui venaient l'admirer prédirent à l'envi son prix, sa valeur, son honneur, sa richesse, mais souvent à telles naissances entend-on semblables promesses. Or, un jour que le roi Uter, son père, rêvait 1 une fenêtre de son palais de Glorecesrre, et qu'il y contemplait la magnificence de ses prairies, de ses rivières, de ses forêts, une jeune femme merveilleusement habillée arrêta son cheval de l'autre côté des douves et, le saluant, lui dit : " Sire! Si votre fils doit être glorieux et riche sur tous les rois, qu'il n'oublie pas pourtant d'appuyer sa puissance sur le courage du meilleur chevalier du monde! " Puis, son cheval voltant, elle partit au grand galop vers la forêt. Le roi Uter avait un magicien que les gens appelaient Merlin. Il était à côté du roi, avait entendu les paroles. Quand la femme eut disparu, le roi voulut savoir comment on reconnaîtrait le meilleur chevalier du monde. Merlin lui demanda vingt jours pour lui en donner le moyen. Il monta à cheval et tant erra, chercha par bois, vallons, montagnes et plaines, qu'il trouva le mont où nous sommes, et y plaça la colonne et les croix par art et par magie. Ma mère était petite alors et n'avait pas encore vingt ans. Elle lui parla et fit folie sans pouvoir plus s'en empêcher. Elle fut à lui comme il voulut et c'est pourquoi il construisit pour elle le manoir que je vous ai dit. Au terme proposé, Merlin alla trouver le roi qui, lors, était à Carlion, à l'encrée du pays de Galles, et il lui déclara devant tous ses barons qu'il avait édifié une colonne où nul ne pourrait sans douleur attacher son cheval s'il n'était au-dessus de tous les autres chevaliers du royaume. Le roi en fut joyeux, mais beaucoup de bons chevaliers très estimés en firent l'épreuve, et en pâtirent cruellement. Merlin s'en alla de la cour pour demeurer avec ma mère, et il fit tant qu'il m'engendra. Je suis la fille de Merlin. »


Dessin de Robert Henri Martin. Colonne de Jupiter au sommet du Mont-Dol - Reconstitution (Armen n°101, mars 1999). La base de cette colonne se trouve aujourd'hui dans l'église du Mont-Dol.

La belle voulut ensuite qu'il lui dise comment il avait découvert le chemin du Mont Douloureux, et il lui raconta l'histoire du chevalier qui criait dans sa fosse, qu'il l'en avait tiré et qui l'y avait rejeté, et comment cet homme, affolé de n'avoir pu s'aider de son cheval et craignant de sa part un plus grand maléfice, l'avait fait sortir de la tombe et s'y était jeté lui-même. Il n'en avait tiré d'autre parole que le conseil d'aller sur le Mont Douloureux.

« Dieu m'aide, dit la jeune femme! Beau doux sire, si vous aviez tué ce malandrin, vous auriez rudement bien fait, et Dieu vous en aurait su gré! Combien d'hommes a-t-il égorgés ou assommés pour s'approprier leurs dépouilles! Car, gisant dans sa fosse, il s'en fait délivrer comme vous l'avez vu, et il tue sa victime qui ne peut se défendre. Il ne fait pas d'autre métier! »

Ils ont longuement parlé. Quand il se fit tard, les serviteurs leur ont porté à boire, et puis chacun s'alla coucher de son côté comme il seyait. Quand le jour nouvel apparut, illuminant le monde, le chevalier s'éveilla, rempli de courage et d'ardeur. Il se vêtit et il s'arma, laça son heaume et ceignit son épée, prit sa lance qui n'était pas teinte, si ce n'est d'un sang noir et coagulé et, l'écu arrimé au col, il monta sur son bon cheval. La demoiselle fut prête aussi et elle voulue l'accompagner un peu. Ils se sont éloignés de la tente, passant par la vallée sous la grande forêt rameuse jusqu'à une large trouée.

« Sire, lui dit-elle alors, où vous plaît-il d'aller?

- Au Roi Pêcheur, si c'est possible.

- Eh bien! Vous prendrez ce sentier que voici devant vous. Il vous y mènera en droiture, et vous y serez dès demain si vous chevauchez bellement. »

Ils se séparèrent ainsi en ce recommandant à Dieu.

Quand il quitta la Demoiselle du Grand Puits du Mont Douloureux, Perceval chevaucha toute la matinée à travers des collines boisées, mais, vers midi, le temps changea soudain. Il y eut soudainement un tourbillon de vent et du tonnerre et brusquement, la pluie tomba en averse avec de la foudre et de grandes rafales, tellement qu'on n'y voyait plus rien. Les bêtes dans les bois s'affolaient de l'orage et de gros arbres s'effondraient. La tourmente fut violente et ne cessa que vers le soir. Perceval chevauchait avec peine, avançant peu, mais s'enterait à poursuivre sa route malgré le mauvais temps.

La nuit vint, au contraire, belle, sereine et pure. Les étoiles brillaient si clair que l'on aurait pu les compter. Il chevauchait toujours, pensant que la fin du voyage était proche, le cœur empli des souvenirs de ce qu'il avait vu jadis chez le riche roi où il arrivait de nouveau. U se promettait de ne plus faire la même faute, cette fois, et de se montrer curieux de tout.

Comme il était dans ces pensées, il vit un arbre au loin qui brillait au milieu de sa voie de plus de dix mille chandelles. Chaque branche en portait dix ou quinze, ou vingt ou trente. Il se hâta vers cet arbre bizarre, mais plus il avançait et moins il y voyait de clarté, si bien qu'arrivé tout auprès, il n'y vit chandelle ni flamme. C'était un signe qu'il recevait, mais que signifiait-il?

Auprès de là était une petite chapelle. Il croit voir, par la porte entrouverte, qu'un cierge y était allumé. Il met pied à terre, attache son cheval à un anneau du mur et entre dans la chapelle. Il regarde partout, mais il n'y voit personne, sinon sur l'autel, la dépouille d'un chevalier mort. Sur le corps, il voit étendue une riche étoffe de soie brodée d'or, et le cierge brûle devant lui. Perceval écoute le silence. Il lui semble sentir une présence qui va bientôt se révéler. Il ne sait trop que faire, n'osant rester, n'osant partir. Or, soudain, comme il hésitait, il y eut une clarté fantastique qui emplit route la nef et disparaît presque aussitôt. A peine avait-elle disparu, laissant les yeux pleins de ténèbres, qu'il y a un craquement terrible où l'on eût dit que la chapelle s'écroulait, mur et charpente. En même temps, une énorme main noire qui paraît monter derrière l'autel éteint le cierge. Alors on ne voit plus rien.

Perceval, qui n'avait dans le cœur que Dieu et la chevalerie, s'étonna de tout cela, mais il n'en fut pas effrayé. Si la peur avait pu le tuer, il serait mort depuis longtemps! Il erra un moment dans le noir, mais enfin il trouva la porte et il sortit. Son cheval l'attendait, h l'enfourcha en priant Dieu de le garder de malencontre et, longeant le jardin qui entourait le lieu, il poursuivit sa route. Comme il était plus de minuit, il s'arrêta un peu plus loin pour prendre du repos. Il ôta donc le frein de son cheval pour qu'il pût brouter à son aise et, s'adossant au tronc d'un chêne, il attendit le petit jour.

L'aube venue, il se remit en route et, peu d'instants plus tard, il eut la joie d'entendre au loin trois beaux appels de cor. Le son était lointain mais il pressa son destrier dans la direction des sonneurs. Un deuxième son de trompe l'approcha de la meute et il rencontra à la fin une troupe de veneurs à qui il demanda la maison du Roi Pêcheur.

« Par notre Dieu, le Créateur, répondit l'un d'eux, nous sommes à lui. Si vous dépassez ce rocher, dans la direction de cet arbre, vous en apercevrez les tours. Vous en êtes à moins de deux lieues. »

Il les remercia joyeusement et suivit leurs indications. II était en chemin quand une très belle demoiselle vint à lui au galop de son cheval rouan. Elle était habillée d'une riche soie violette semée de fleurs d'argent, et elle laissait flotter sa guimpe en même temps que ses cheveux blonds. Elle répondit par une question au grand salut de Perceval, car elle voulait savoir où il avait passé la nuit. « Dans la forêt, belle amie », lui répondit-il.

Il lui parla aussi de l'arbre illuminé, de la chapelle au corps gisant, de la grande lumière soudain évanouie et du fracas qui s'ensuivit. Il lui parla de la Main Noire, demandant ce qu'elle en pensait. « Certes, je ne puis vous le dire, repartit la demoiselle. Tout cela fait partie du mystère du Saint Graal et de la Lance. »

Perceval lui parla encore de l'enfant qui était dans l'arbre et qui, refusant de répondre, se perdit très haut dans les airs. « Par Dieu, messire, je ne pourrais. Si je vous le disais, peut-être en auriez-vous dommage. A Dieu ne plaise qu'à mes paroles, vous puissiez me tenir pour folle! C'est le secret que vous cherchez. »

Puis, sans délai, à grande allure, est repartie la demoiselle, et vous auriez pu la hucher sans en obtenir aucun mot. Perceval continua par le chemin qu'avait indiqué le veneur, et se trouva bientôt devant la porte du château.

Dès qu'il arriva sur le pont, des sergents vinrent l'accueillir en lui montrant grande joie. Ils s'occupèrent du cheval et désarmèrent le chevalier. Ils lui donnèrent un riche manteau et l'emmenèrent dans la grande salle.

Depuis le temps de Judas Macchabée on ne vit nulle part une chambre pareille car elle n'était pas ornée comme les autres. Si l'on regardait son plafond, on le voyait enluminé de fin or et d'une foule d'étoiles en argent, toutes petites. Les murs n'étaient peints de peinture (ni de vermillon, ni d'azur, ni de sinople, ni de vert, ni non plus d'aucune autre couleur), mais ils étaient garnis entièrement de plaques d'or et d'argent sculptées représentant des milliers d'images, et serties de tant de pierres de vertu qu'elles éclairaient toute la pièce. On ne pouvait pas y entrer sans être saisi d'émerveillement. Le Roi Pêcheur se trouvait là, assis sur une couette vermeille. Perceval le salue de par Dieu, et le bon Roi lui répond doucement. Le chevalier voudrait sans plus attendre savoir la vérité de toutes choses, mais ce n'est pas encore le temps. Sur la prière du Roi, il raconte sa nuit dans la forêt et l'aventure de la chapelle où gisait un chevalier mort, et la Main Noire éteignant l'unique cierge.

« Sire, dit-il, avant cela, je vis un tout petit enfant perché dans un grand arbre et, quoiqu'il parlât bien, il ne voulut rien me dire, sinon que j'aille au Mont Douloureux, et il s'en alla par les airs. »

Le Roi soupira à ce dire, et il lui demanda s'il avait vu quoi que ce soit qui l'eût effrayé. Non, il ne s'était pas effrayé, mais tout au moins surpris. Il lui conta alors l'arbre embrasé de mille flammes qui s'éteignaient à son approche, si bien qu'arrivé à son pied, il n'y trouva nulle clarté.

« N'avez-vous rien vu davantage?

- Non, sire, mais je voudrais savoir la vérité de cet enfant, et du chevalier mort sur l'autel, et de l'arbre aux mille chandelles.

- Vous saurez tout, lui dit le Roi, mais tout d'abord, mangez un peu : vous vous sentirez plus dispos. »

II fit donc apporter les tables. Le chevalier se lava les mains et le Roi le fit manger avec lui dans son écuelle. Dès qu'ils furent assis, une jeune fille, plus belle et fraîche que fleur d'avril, entra portant le Graal, et elle passa devant leur table. Une autre la suivait, si belle aussi qu'aucune n'y peut atteindre. Elle était revêtue d'une soie diaprée, et portait la Sainte Lance dont la pointe gouttait du sang. Après elle, venait un valet qui portait dans ses mains une épée nue brisée par le milieu qu'il déposa devant le Roi.

Perceval fait effort pour poser des questions, mais le Roi le presse de manger. Hélas, il ne peut avaler et il s'écrie :

« Beau sire cher! Ne puis-je savoir la vérité de ce Saint Vase qui processionne devant moi, ni de cette Lance miraculeuse, ni de cette épée tronçonnée?

- Beau doux ami, répond enfin le Roi, vous demandez beaucoup! Tout d'abord apprenez pourquoi l'enfant de l'arbre vous a montré si forte haine qu'il ne voulut vous renseigner sur ce qu'il savait pourtant bien. Quand Dieu construisit noire monde et tout ce qui y vit, oiseaux, poissons et bêtes sauvages, il établit pour eux qu'ils tourneraient les yeux vers leur nourriture, mais il voulut que l'homme regardât vers les cieux pour Lui ressembler davantage. En reconnaissance de cette faveur, l'homme s'éloigna de Dieu aussi loin qu'il le put, et il s'adonna au péché. Bien longuement, ami, vous vous êtes mêlé de folie pour rechercher un prix mondain, et c'est pourquoi l'enfant montait devant vos yeux pour vous faire regarder le ciel, où Dieu, plus tard, mettra votre âme. Pour ce que vous voulez savoir de plus, je ne vous dirai rien que vous n'ayez mangé. »

Or Perceval était si mal à l'aise, et si inquiet de cœur, qu'il s'efforçait en vain d'avaler quelque chose et ne pouvait.

« A tout le moins de cette épée, beau sire, qui est là devant vous, ne me direz-vous rien, pourvu qu'il ne vous ennuie pas à dire?

- Puisque vous le voulez, ami, écoutez-moi. S'il advenait qu'aucun prudhomœe qui fût plein de chevalerie, sans tromperie et loyal, qui aimât Dieu et le craignît, portant honneur à son Eglise, voulût prendre un jour cette épée, elle se ressouderait dans ses mains. Voulez-vous l'essayer, messire? Après, je vous dirai du chevalier de la chapelle, et de la Lance au fer royal, et du très saint Vase, le Graal, et de tout ce que vous voudrez.

Perceval prit donc dans ses mains les morceaux de l'épée rompue (quoique craignant son indignité), et les pièces s'ajustèrent de telle sorte que, sauf une faible trace à l'endroit de la jointure, elle paraissait plus belle et plus nouvelle, et plus brillante que le jour de sa forge.

Le Roi, tout heureux, l'embrasse et lui fait de grands compliments, mais Perceval n'y veut pas croire, et si profondément soupire, que chacun s'émerveille de telle humilité. Le Roi s'en aperçoit et il lui en vient une grande joie. Il lui met ses deux bras au cou et le reçoit dans sa maison, lui abandonnant tout son bien sans nulle crainte.

C'est une telle fête autour d'eux qu'on n'en vit jamais d'aussi grande. Le Roi prie encore Perceval de manger. Le chevalier s'assied pour obéir, mais il est très gêné qu'on lui fasse telle fête. Il mange à la hâte, les yeux baissés, voulant arriver au plus vite à la révélation qu'il a si longtemps poursuivie.

La Lance et le Graal repassent à nouveau. Une jeune fille au port gracieux a entre ses mains le merveilleux tailloir d'argent. La table est enfin ôtée, et Perceval rappelle au Roi sa promesse.

« Quand les Juifs eurent crucifié Dieu, commence donc le Roi en s'accoudant près de son hôte, un chevalier de Rome, nommé Longin, lui donna dans le flanc un grand coup de sa lance pour voir s'il était mort, et le sang sortit clair et beau. »

Perceval, accoudé sur la couette, écoutait le récit de tout son cœur, et le Roi, pieusement, lui raconte la grande souffrance et la honte que Dieu souffrit pour nos péchés. Perceval soupire et pleure. C'est donc cette lance qu'il a vue là, qui entra dans le corps de Dieu! On lui offrirait maintenant toutes les richesses et les royaumes de la terre qu'il les refuserait pour entendre.

« Sire, vous m'avez dit le fait de la Lance. Mais du Graal et du Tailloir, dites-moi, sire, la vérité. »

Le Roi lui répondit, malgré l'émotion de son cœur :

« Sachez que c'est le Vase où fut reçu le Sang précieux quand il coula de la Sainte Poitrine.

- Comment se fait-il, sire, que nous l'ayons ici?

- Ami, je vous le dirai, puisque je vous l'ai promis. Joseph d'Arimathie nous l'apporta ici, quand Vespasien le fit sortir de la prison où les Juifs l'avaient mis. Joseph et ses amis prêchèrent dans Jérusalem et y baptisèrent beaucoup de gens, dont quarante-cinq les accompagnèrent quand ils quittèrent le pays en emportant le Saint Graal. Ils arrivèrent un jour dans la grande cité de Saras, où le roi Evalac tenait conseil avec ses barons dans le temple du Soleil, au sujet de la dure guerre que lui faisait son ennemi. Joseph lui promit la victoire pourvu qu'il combattît sous l'écu blanc barré de la croix vermeille, et Evalac fut en effet vainqueur. Il se fit baptiser sous le nom de Mordrain, entraînant tout son peuple dans la foi nouvelle. Joseph s'en alla de Saras avec ses compagnons, prêchant, souffrant et baptisant, et partout où il allait, il apportait le Saint Graal et il établissait la foi en Jésus-Christ. C'est dans notre pays que Joseph vint mourir. Il y construisit ce manoir, où moi je demeure après lui, étant de son lignage, avec le Saint Graal qu'il y mit et qui y restera toujours, si c'est la volonté de Dieu.

- Beau doux sire, dites-moi, s'il vous plaît, qui sont les deux si avenantes jeunes filles qui portent la Lance et le Graal.

- Celle qui porte le Graal est vierge et de souche royale. Dieu ne souffrirait pas d'être entre ses deux mains s'il n'en était pas ainsi. Celle qui porte le Tailloir et qui a un si doux visage est la fille du roi Gondeserc, mon frère défunt. Celle qui porte le Graal est ma fille. A présent que je vous ai dit ce que vous désiriez savoir, il est temps d'aller reposer.

- Beau doux sire, insista Perceval, qu'en est-il de l’épée brisée?

- Hélas, beau fils! l'histoire en est fort douloureuse.

C'est l'épée dont le coup mortel fut si déloyal et félon que nous en souffrons tous encore, et tout le pays avec nous. Mon frère, le roi Gondesert, habitait le castel Quiquagrant où son ennemi Epinogre vint l'assiéger avec beaucoup de gens de pied et de cavalerie. Mon frère sortit contre lui et le déconfit entièrement. Epinogre y fut tué, mais un de ses parents entreprit de le venger par traîtrise. Il se dépouilla de ses armes et revêtit celles d'un mort qui appartenait à mon frère. Le vainqueur revenait chez lui, besogne faite, heaume quitté et coiffe de fer délacée. Il ne pouvait pas craindre cet homme puisqu'il paraissait être de ses gens, mais le félon le nia d'un coup d'épée qui le fendit jusqu'à la selle. L'épée en fut brisée comme vous l'avez vue avant de la rejoindre. C'est la fille de mon frère qui en ramena les morceaux. Elle me les apporta et me prédit que le crime serait vengé par le même chevalier qui en ressouderait ces morceaux. Cette prédiction me sembla tellement vaine et j'avais un tel chagrin que de colère, je me frappai par le travers des jambes et que je m'en coupai les nerfs. On dit que je n'en guérirai jamais, à moins que vengeance du félon ne soit prise. »

Perceval, attentif, dit au Roi que pour telle vengeance, il faudrait bien savoir le nom du traître et l'endroit où l'on peut l'atteindre :

« Puisque le son en est sur moi, je vous jure que si je le trouve, il me tuera ou bien je le ruerai. Ce ne sera pas autrement.

- Beau doux ami, lui dit le Roi, Dieu vous en donne la force et le pouvoir! Son nom est Peninax. Il est seigneur de la Tour Rouge et de la terre qui y tient. Ses armes d'argent et d'azur portent deux demoiselles peintes qui sortiront de son écu quand il aura payé son crime. Mais sachez aussi sa valeur et craignez de trop entreprendre.

- Seigneur, dit Perceval, nous qui errons par monts et plaines pour gagner de l'honneur et les louanges des hommes, nous y trouvons souvent honte et tristesse au lieu de gloire. Pourtant, si Dieu me l'accorde, j'espère venir à bout de la puissance de votre ennemi.

- Que Dieu vous garde de malheur, dit le Roi qui le chérissait. Nous irons dormir à présent : vous devez en avoir besoin.

- Sire, je ne pourrai dormir avant que vous m'ayez conté le vrai de l'arbre aux mille cierges, de la chapelle au cavalier mort, et de la main qui tord la flamme, et de la clarté et du bruit qui se fit avant mon départ.

- L'arbre aux mille chandelles, en vérité, c'est l'arbre de sorcellerie. Lorsque vous étiez loin, il vous éblouissait de ses fantasmes, mais à mesure de votre approche, soldat de l'unique Vérité, ses mensonges s'éteignaient un à un. C'est vous qui les avez détruits et ils ne tromperont plus personne... Je vous vois fatigué, mon ami. Nous nous coucherons maintenant.

- Vous me l'avez promis, beau sire! Parlez de la chapelle et du corps sur .l'autel.

- Je vais vous contenter : la chapelle fut construite par Braofezoore de Cornouaille, la mère du roi Pinogre.

Or ce roi félon et maudit se refit païen et sauvage en haine de la nouvelle foi, et il vint jusqu'à ce moutier pour en arracher sa mère qui s'y était donnée à Dieu. Elle y vivait en simple nonne depuis le matin jusqu'au soir et elle refusa de le suivre et de retourner au péché. Alors il lui coupa la tête. La reine Brangemore fut encore sous l'autel et, depuis lors, il ne se passa pas un seul jour sans qu'il n'y meure un chevalier, soit qu'il soit tué par cette Main Noire que vous y vîtes, soit d'une autre manière.

- Je pense, beau sire, qu'il ferait bien, celui qui abattrait cette mauvaise coutume!

- Beau doux ami, qui oserait combattre tout seul contre l'Enfer? Il devrait vaincre cette Main, lui prendre le Voile Blanc qu'elle tient en sa garde, dans un coffrer, dessous l'autel. Il plongerait ce voile dans l'eau bénite, et en aspergerait l'autel, le corps, et la chapelle et son entour. Ce n'est, hélas, au pouvoir de personnes»

Ils cessèrent alors de parler. Sept beaux valets parurent, dont quatre transportèrent le riche Roi Pêcheur, et trois qui servirent Perceval et les guidèrent vers leurs lits. Celui de Perceval fut d'une grande richesse, dans une chambre lambrissée jonchée de joncs coupés menu. Le châlit n'était fait ni de bois ni de ter, mais de fin argent et d'or pur. Les cordes en étaient d'argent. Les quatre pieds étaient taillés en images d'oiseaux qui surpassaient toute merveille, et les colonnes du lit portaient des coupes d'or façonnées comme des lionceaux, dont deux avaient des yeux d'agate et les deux autres de rubis. Le lit fut fait sur deux matelas. Les draps étaient de lin très fin et blanc, couverts d'un beau velours ouvragé à lambels et d'une riche couverture. Sur le chevet du lit étaient posés deux oreillers de soie rouge.

Perceval y dormit jusqu'à l'aube cornée, et il s'était déjà vêtu quand deux valets se présentèrent à lui, portant l'eau dans un bassin et une toile pour s'essuyer les mains. Deux écuyers vinrent ensuite lui apporter ses armes.

A ce moment, le Roi se fit mener chez lui pour le prier de demeurer un peu, mais Perceval le remercia de son hospitalité et il lui demanda congé. Le Roi y consentit et il lui fit amener son cheval sur lequel notre chevalier sauta avec aisance. On lui tendit alors son écu et sa lance, et il s'en fut, recommandant à Dieu le Roi et sa maison.

(1) Dictionnaire de l'Ancien Français jusqu'au milieu du XIV° siècle, A.J. Greimas, Larousse, 1968. "Dol : 1° Souffrance, chagrin. 2° Deuil, expression de la douleur. 
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