Merlin ou la Grotte du Mont Douloureux

Les textes fondateurs du cycle arthurien (La vie de Merlin de Geoffroy de Monmouth, le Perceval de Chrétien ou les Enfances de Lancelot) nous renseignent assez bien sur les périples de Merlin en Armorique, à Brocéliande. Deux épisodes nous paraissent relatifs à un même lieu : la pose d’une colonne au sommet du Mont Douloureux (Perceval s'y rendra avant de trouver le Graal) et la grotte dans laquelle la fée Viviane enferme l’enchanteur.

« Le roi Uter avait un magicien que les gens appelaient Merlin. Il était à côté du roi, avait entendu les paroles. Quand la femme eut disparu, le roi voulut savoir comment on reconnaîtrait le meilleur chevalier du monde. Merlin lui demanda vingt jours pour lui en donner le moyen. Il monta à cheval et tant erra, chercha par bois, vallons, montagnes et plaines, qu'il trouva le mont où nous sommes, et y plaça la colonne et les croix par art et par magie. Ma mère était petite alors et n'avait pas encore vingt ans. Elle lui parla et fit folie sans pouvoir plus s'en empêcher. Elle fut à lui comme il voulut et c'est pourquoi il construisit pour elle le manoir que je vous ai dit. Au terme proposé, Merlin alla trouver le roi qui, lors, était à Carlion, à l'encrée du pays de Galles, et il lui déclara devant tous ses barons qu'il avait édifié une colonne où nul ne pourrait sans douleur attacher son cheval s'il n'était au-dessus de tous les autres chevaliers du royaume. Le roi en fut joyeux, mais beaucoup de bons chevaliers très estimés en firent l'épreuve, et en pâtirent cruellement. Merlin s'en alla de la cour pour demeurer avec ma mère, et il fit tant qu'il m'engendra. Je suis la fille de Merlin. »

Perceval ou Le Roman du Graal, Chrétien de Troyes, Gallimard Folio, 2004.

Par ailleurs, on sait par les Enfances (XIII° siècle) que « la Dame du Lac qui a enlevé Lancelot est Ninienne [Viviane] aimée de Merlin qui lui avait enseigné l’art de la magie. Experte en cet art, elle en a usé pour le priver de sa possession et l’enfermer dans une grotte. » (Lancelot, 10-18, 1983).

LA COLONNE DE MERLIN ET PERCEVAL

Dans le contexte d’une Brocéliande en baie du Mont-Saint-Michel, il est aisé d’identifier le Mont Douloureux : il s’agit du Mont Dol. Bien sûr, l’étymologie de Dol (la ville voisine) ne renvoie pas directement à la douleur : Dol vient d’un mot gallois qui veut dire « plaine ». Mais il est d’usage, au XIII° siècle, de jouer sur les mots et d’inventer des étymologies fantaisistes. La littérature médiévale en donne de nombreux exemples. En vieux français, dol signifie « douloureux » (1)

Or, comme le démontre l’historien Marc Déceneux (2) dans la revue « Armen » (n°101, mars 1999), il y avait au sommet du Mont Dol une colonne de Jupiter à l’anguipède, christianisée au VI° siècle (peut-être par saint Samson) puis démontée et intégrée dans l’église paroissiale au XII° siècle. On peut encore voir la colonne et les croix au Mont Dol, dans un contexte conforme au récit arthurien.

LE TOMBEAU DE MERLIN

La grotte de Merlin ? Le terrain granitique armoricain se prête peu aux grottes ; elles sont rares ici. Mais nous en trouvons une, remarquable, précisément au flanc du Mont Dol. Elle a servi de refuge à divers ermites. On comprend mieux le légendaire local qui y voit l’antre du démon, vaincu par saint Michel : Merlin n’est-il pas le fils du Diable ?

(1) Dictionnaire de l'Ancien Français jusqu'au milieu du XIV° siècle, A.J. Greimas, Larousse, 1968. "Dol : 1° Souffrance, chagrin. 2° Deuil, expression de la douleur.

(2) Nous avons plusieurs fois utilisé les écrits de cet historien local ; nous reconnaissons leur intérêt mais nous regrettons que l'auteur, qui avait pourtant tous les éléments en main, n'ait pas su voir les véritables localisations du cycle arthurien.



Dessin de Robert Henri Martin. Colonne de Jupiter au sommet du Mont-Dol - Reconstitution (Armen n°101, mars 1999). La base de cette colonne se trouve aujourd'hui dans l'église du Mont-Dol.

 

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