Lancelot et la Dame du Lac

par Guillaume Kerfontaine



Fresque et archives du château de Combourg



 

Lancelot et Viviane [Niniane ou Ninienne], la Dame du Lac

La vie de Lancelot nous est contée par Chrétien de Troyes au XII° siècle, et surtout par l’auteur anonyme du Roman de Lancelot du Lac, écrit vers 1220. C’est sur ce dernier texte que nous fonderons notre analyse, et en particulier « Les enfances de Lancelot » (enfances désigne les premiers exploits d’un adolescent) qui comporte de nombreuses descriptions détaillées des lieux. La traduction en français moderne est celle d’Alexandre Micha (Lancelot, 10-18, 1983).

Contrairement à presque tous les chevaliers de la tables ronde, natifs de Grande Bretagne, Lancelot va naître en Armorique, comme son cousin Bohort. La précision est donnée d’emblée : « Il y avait autrefois dans la marche de Gaule et de la Petite Bretagne deux rois qui étaient frères et avaient deux sœurs pour femmes ». Le père de Lancelot est l’un des frères et se nomme Ban de Benoïc. Son château se trouve en lisière de la forêt que nous savons, par d’autres textes, être celle de Brocéliande.

Brocéliande est en Bretagne armoricaine

Le texte des enfances précise l’appartenance des lieux au royaume d’Armorique : dès le début du récit entre en scène un roi ennemi, Claudas, qui fait le siège du château de Ban. La terre de Claudas a été autrefois ravagée par Uterpendragon, père du roi Arthur, et son allié « Aramont, qui a cette époque était seigneur de la Petite Bretagne et portait le surnom d’Hoël », lequel possède aussi la terre de Bénoïc et la forêt de Brocéliande : Ban de Bénoïc « avait été le vassal d’Aramont ».  Claudas reprend donc les hostilités et Ban décide de fuir, avant l’aube, pour aller quérir Outre Manche le secours du roi Arthur (le récit des enfances nous révèle que la Dame du Lac accomplira ce destin, conduisant Lancelot et son cousin Bohort à la cour du roi Arthur : « Ils s’embarquent et arrivent en Grande Bretagne un dimanche soir,  au port de Floudehueg »).

Il entre en foret et se dirige vers le Lac de Diane. Il devra parcourir trois lieux, soit environ 12 km, pour atteindre son but. Le château de Ban est en lisière de la forêt enchantée.

Mais n’anticipons pas… Où se situe cette mystérieuse terre natale de Lancelot ? Aux marches de la Petite Bretagne, ce dispositif de défense des frontières armoricaines allant de Combourg à Nantes en passant par Fougères et Vitré. Un élément capital va nous permettre une bien plus grande précision, issu de l’héraldique.

Le blason de Lancelot


Source de l'image

Le récit de Chrétien de Troyes (Lancelot ou le Chevalier à la Charrette) ne mentionne pas encore, au XII° siècle, les origines de notre héros. Mireille Demaules écrit dans son introduction au texte de Chrétien (Folio) : « Dépourvu de lignage et donc d’identité familiale, Lancelot n’arbore en effet à aucun moment les armoiries qui seront les siennes dans les romans de la Table Ronde du XIII° siècle : trois bandes rouges posées en oblique sur fond blanc ». De fait, les enfances de Lancelot introduisent ces armes : « Trois écus suspendus au plafond, tous trois d’argent. Il y a sur l’un une bande vermeille de biais, sur l’autre deux, sur l’autre trois et il les contemple longuement. »

A gauche, Lancelot du Lac dans une miniature conservée à la Bibliothèque Nationale de France (Romans de la Table Ronde, vers 1470). A droite, le château de Combourg où l’on découvre, dans le grand salon, les armes des Coëtquen (la famille, dont le fief historique se situe à 12 km de là, possède Combourg de 1553 à 1739).
On note la parfaite similitude des armories, et la relative identité des silhouettes du château.

L’écu à trois bandes vermeilles (d'argent aux trois bandes de gueules) donne à Lancelot la force de trois chevaliers.

Si les trouvères du XIII° siècles prennent la peine de donner à Lancelot des armoiries, c’est à l’évidence par référence à une famille réelle et pour mieux situer l’action. Nous avons retrouvé ces armes au château de Combourg, au cœur de l’antique Brocéliande. Ce sont celles des Coëtquen, apparentés aux Dol-Combourg (dont les armoiries sont aussi d’argent et de gueules).


Le château de Coëtquen

La cohérence est totale avec le récit des enfances : le château de Coëtquen est bien aux marches de Bretagne et en lisière de la forêt de Broualan-Brocéliande. La forteresse actuelle fait suite à une motte féodale (remplaçant elle-même un enclos fortifié de l’époque carolingienne) incendiée à plusieurs reprises lors des invasions barbares. Nous sommes là dans un contexte légendaire identique à celui décrit par le « Lancelot en prose ».

Et le récit s’avère alors presque transparent, carte IGN précise en main :

Brocéliande au XII° siècle : une forêt de 40 km sur 25.

L’auteur des « enfances » nous donne les dimensions de la forêt (qu’on sait être celle de Brocéliande) : « Dix lieues galloises en longueur, et six ou sept en largeur », soit environ 40 km sur 24 à 28 km. Ce sont avec une remarquable précision les côtes de la forêt de Broualan telle que ses vestiges (voir plan) nous la montrent encore aujourd’hui. Il est utile de préciser ici que, contrairement à une idée reçue au XIX° siècle, l’intérieur des terres en Armorique est loin de constituer, au XII° un gigantesque massif forestier. A l’heure où s’écrivent les romans du Graal, les terres sont largement défrichées pour nourrir une population déjà relativement dense.

L’auteur des enfances va plus loin : il nous conte la fuite du roi Ban avant l’aube. Le père de Lancelot est accompagné de son épouse, la reine Hélène (la nièce du duc Hoël, si l’on recoupe les sources anciennes), de Lancelot, nouveau né, et d’une escorte réduite.

Arrivée à Combourg

Le texte décrit bien le parcours en forêt : les trois lieues (12 km) sont franchies en une demi-heure, et nos héros parviennent à une « belle lande où il avait été maintes fois. Finalement il arrive avec son escorte au bord d’un lac, à l’extrémité de la lande, au pied d’une hauteur d’où l’on pouvait dominer tout le pays ». 

Cette hauteur existe effectivement, à 12 km exactement du château de Coëtquen : elle est très remarquable et se nomme « les landes de Riniac », à 3 km de Combourg et son « Lac tranquille » si cher au cœur de Chateaubriand. C’est à Riniac (de Run ou Rin, colline) que le grand écrivain romantique allait, adolescent, contempler le coucher du Soleil (en direction de Coëtquen puisque vers l’ouest), assis sur l’une des pierres de ce lieu magique. L’imagination romantique de « l’enchanteur » suggérait-elle un gigantesque brasier au loin ?

Chateaubriand écrit : « au nord du château s’étendait une lande semée de pierres druidiques ; j’allais m’asseoir sur l’une de ces pierres au soleil couchant ».


Les pierres druidiques des Landes de Riniac

Dans l’imaginaire des trouvères du XIII° siècle, quoi de plus naturel pour un Coëtquen que de fuir l’envahisseur en forêt pour confier Lancelot à la garde des cousins du lac tranquille, les « Dol-Combour » ?

La dame du lac

Revenons au récit des enfances : le couple royal fait halte, à l’aube, sur les rives du lac de Combourg. La roi Ban monte seul sur la colline de Riniac et découvre le désastre : son château est en flamme ! Nous noterons que les courbes de niveau (100 mètres à Riniac, 35 mètres à Coëtquen sans obstacle) permettent d’envisager une telle observation… historique au temps lointain des invasions Viking par la Rance ?

La roi Ban comprend qu’il a été trahi par son sénéchal et tombe de cheval. Il meurt. La reine Hélène laisse l’enfant au bord du lac et monte à son tour sur les hauteurs de Riniac. Désespérée, elle s’évanouie. Plus tard, elle cherche Lancelot et le voit en compagnie de la fée « Ninienne » (Viviane dans d’autres versions de la légende), qui se chargera d’éduquer le futur chevalier en quête du graal.

Hélène s’enferme dans un monastère, et la nièce d’Hoël trouvera sa tombe à « Tombelaine » (tombe-Hélène), un îlot au nord du Mont-Saint-Michel (cet épisode est conté au XII° siècle par Geoffroy de Monmouth et Wace ; dans les deux cas le Mont-Saint-Michel, à 30 km de Combourg et en bordure de Broualan-Brocéliande, est nommément cité).

Contes et légendes en  forêt de Brocéliande

L’auteur anonyme des enfances nous apprend aussi que la Dame du Lac n’est autre que Lilienne (Viviane), la fée qui prit le cœur et les pouvoirs magiques de Merlin, et le retint prisonnier en forêt. Sur le plan étymologique, Ninienne peut avoir donné naissance à Linienne, puis Linon, nom de la rivière qui alimente le « lac de Diane » à Combourg (1).

Deux fontaines bordent le lac de Diane à Combourg (extrait du « Guide de la Bretagne Mystérieuse », Tchou, 1966) :

« Une pierre blanche contre l'inondation

L'origine de la seigneurie de Combourg est difficile a préciser avec exactitude. Peut-être des fortifications existaient-elles déjà au IXe siècle, à proximité de la voie romaine qui passait par Combourg. Mais le site actuel ne fut occupé qu'à partir du XIe siècle : Riwallon reçut de son frère Guinguené, archevêque de Dol, treize fiefs, parmi lesquels la baronnie de Combourg. Il construisit alors le premier château.

Un jour, dit une légende, Riwallon se promenait sur les bords de l’étang, celui-là même dont Chateaubriand évoqua la « douce souvenance » :
Te souvient-il du lac tranquille
Qu’effleurai l’hirondelle agile ?

 Il approchait de la fontaine de Margatte, située à l'une de ses extrémités, lorsqu'il eut la surprise d'apercevoir, dans un buisson de ronces, un nain retenu aux épines par sa barbe blanche. Bien que le bonhomme ne mesurât pas plus de quelques dizaines de centimètres de haut, Riwallon eut toutes les peines du monde à le tirer de ce mauvais pas. Une fois délivré, le petit être raconta qu'il s'était ainsi pris au piège du fourré pour avoir voulu y dérober une pierre blanche aux vertus merveilleuses. Il suffisait, disait-il, de la jeter dans la source de Margatte pour l'empêcher de déborder.

Or, à quelque temps de là, le premier seigneur de Combourg fit la rencontre d'une femme âgée qui refusa de lui céder le passage. Il s'échauffa alors jusqu'à l'injurier. « Puisqu'il en est ainsi, dit la vieille, les eaux de Margatte vont se mettre à couler, à couler, à couler, jusqu'à ce que le village et ton château lui-même soient engloutis sous elles. » Et comme elle achevait ces mots, les eaux de Margatte se mirent à couler, à couler sans cesse, et firent si bien qu'elles commencèrent à inonder la vallée. Riwallon se souvint alors du nain barbichu. Courant sur les lieux mêmes où il l'avait rencontré, il chercha la pierre blanche et l'alla jeter dans la fontaine. L'inondation s'arrêta aussitôt et le débit se fit menu et régulier. Mais rien n'est assuré en ce monde : un jour viendra, peut-être, où un imprudent soulèvera la bonde du fleuve, et toute la contrée en sera de nouveau submergée.

Une autre fontaine coule au centre du bourg, sur la place Piquette, à côté de la croix dite de saint Lunaire. Ce personnage, qui évangélisa la contrée au VI° siècle, guérit ici les maux d’yeux et soigne la vue. Il suffit, pour obtenir son assistance, de se laver dans l'eau placée sous sa protection. »

A la frontière de l’au-delà

Le légendaire de ces fontaines merveilleuses est intéressant à plus d’un titre :

A Margatte, Ninienne devient dans la tradition populaire une sorcière qui fait déborder les eaux du Linon. C’est là un vieux thème celtique. L’étymologie même de « Margatte » est éloquente, signifiant « frontière »… Frontière de la Bretagne, certes, mais aussi sans doute, dans l’imaginaire local, de l’au-delà.

Le caractère lunaire de Diane (déesse de la Lune et de la forêt) peut être mis en relation avec le saint évangélisateur de Combourg, ayant vécu au VI° siècle, contemporain donc de saint Samson (évangélisateur de Dol) et du roi Arthur : saint Lunaire, traditionnellement accompagné d’un cerf, comme Merlin.

La fontaine de Margatte existe encore ; celle de saint Lunaire a disparu dans les années 1950, mais la source alimente encore un puits, près d’une croix médiévale (propriété privée).

La légende du chat noir


Château de Combourg : une légende rapportée au XIX° siècle par Chateaubriand garde le souvenir confus du chat noir et du fantôme à la jambe de bois.

La jambe de bois est celle d'un seigneur de Coëtquen, aux armoiries identiques à celles de Lancelot du Lac.

Mosaïque de la cathédrale d'Otrante, Italie, vers 1165 : Arthur affronte le chat noir "Chapalu".

"Le Dragon hédoniste", article de Bernard Sergent paru dans le Bulletin de la Société de Mythologie Française (n°193), montre la similitude d'un récit hittite et d'une légende bretonne : le roi Arthur lute contre un dragon, lequel apparaît à dates fixes, à Noël. Or c'est à Noël que le fantôme de Combourg se manifeste.

Les apparitions à dates fixes du personnage clé, aux alentours de Noël donc au solstice d'hiver, rendent compatibles les deux légendes. Chapalu, lié à l'eau et à l'autre monde, trouve au pays de la Dame du Lac toute sa richesse symbolique...

 

Enfin, nous ne saurions évoquer le légendaire combourgeois sans citer le fantôme du château (XI° puis XII°-XV° siècles). Chateaubriand écrit dans les Mémoires d’Outre-Tombe  :

« Les gens étaient persuadés qu’un certain comte de Combourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles, apparaissait à certaines époques, et qu’on l’avait rencontré dans le grand escalier de la tourelle ; sa jambe de bois se promenait aussi parfois seule avec un chat noir ».

Dans un conte gallois rappelé par Jean Markale (2), « Arthur est grièvement blessé à la cuisse. Il guérit mais reste légèrement boiteux. Son infirmité doit être cachée ». Nous trouvons dans le Merlin- Vulgate ou Livre d'Arthus le récit qui suit, rapporté par Jean Paul Lelu (3) :

« Un pêcheur du lac de Genève a manqué à sa promesse d'offrir à Notre Seigneur sa première prise. Au troisième coup de filet, il ramène un petit chat tout noir. Celui-ci ne tarde pas à devenir un monstre, le Chapalu. Il tue le pêcheur, sa femme et ses enfants, puis s'enfuit sur une montagne d'où il menace les voyageurs. Guidé par Merlin, Arthur se présente devant son antre et le provoque. Le Chapalu affamé se jette sur Arthur qui le tue. Le Mont du lac devient dès lors le Mont du Chat, qui comporte la Dent du Chat. …/… Qu'il soit péché dans un lac, qu'il vienne de la mer ou y retourne, le Capalu ou Chapalu est lié à l'eau. Il apparaît dans des épisodes liés à l'Avallon des Celtes, un Autre Monde, au delà de l'eau, où règnent les femmes et à leur tête la fée Morgue, dangereuse séductrice, sœur du roi Arthur. »

Arthur blessé à la cuisse affrontant un chat noir, voici qui rappelle de manière saisissante la légende attachée au château de la Dame du lac : Combourg.

(1)            De telles mutations du N en L sont attestées. Citons à titre d’exemple la Vilaine, issu de « Vicenonia » puis de « Visniaine ».

(2)            L’épopée celtique en Bretagne, Jean Markale, Payot, 1971

(3)            Autour d’un roi des lutins, le Chapalu, Jean Paul Lelu, Bulletin de la Société de Mythologie Française, n°216, 2004.

 

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