Brocéliande et la fontaine de Barenton
Par Christophe Déceneux


Barenton, aux sources de la Sélune

En versant l’eau sur le perron de la fontaine de Barenton, on déclenche les orages. Cette légende est pour la première fois mentionnée vers 1170 par Robert Wace :

La fontaine de Berenton
sort d'une part lez le perron ;
aler i solent veneor
a Berenton par grant chalor,
e a lor cors l'eve espuiser
e le perron desus moillier ;
por ço soleient pluie aveir. 

Wace, le roman de Rou

La fontaine aux orages est cependant surtout décrite, assez minutieusement, par Chrétien de Troyes (Yvain, le Chevalier au Lion) et par l’auteur anonyme du Conte d’Owein, deux textes rédigés à la fin du XII° siècle, émanant d’une source commune aujourd’hui perdue. Les deux contes sont très proches, pour ne pas dire strictement identiques quant au récit, et se complètent. Ils nous permettent de situer assez précisément la fontaine de Barenton.

Première évidence, qui bouscule quelque peu les idées reçues : la fontaine de Barenton n’est pas dans la forêt de Brocéliande. Le texte de Chrétien est à cet égard d’une rare limpidité : Calogrenant conte son aventure à la cour du roi Arthur. Celui qui précède Yvain sur le chemin de la fontaine aux orages sort de la forêt de Brocéliande,  traverse une lande et découvre un château, dans lequel il sera hébergé. Le lendemain, à l’aube, Calogrenant  chemine à la rencontre de l’homme noir maître des animaux (cet épisode est commun aux deux contes). Calogrenant chevauche trois heures durant (de l’heure de tierce à midi) avant d’atteindre, enfin, la fontaine de Barenton. Nous empruntons ici la traduction en français moderne de Jean-Pierre Foucher (Gallimard) :

« Bien près de tout le jour entier m'en allai chevauchant ainsi et je sortis de la forêt dont le nom est Brocéliande. Bientôt j'entrai dans une lande et vis une bretesche pas plus loin qu'à une demi-lieue galloise. Je vis l'enceinte et le fossé tout environ profond et large. Sur le pont de la forteresse je vis le seigneur de ce lieu tenant sur son poing un autour.
 …/… N'étais guère loin de ce logis quand je trouvai, en un essart, des taureaux sauvages qui s'entrecombattaient et menaient grand bruit si farouchement et cruellement que, pour dire la vérité, j'en reculai de frayeur.
Je vis alors, assis sur une souche, ayant une massue en main, un vilain qui ressemblait fort à un Maure, laid et hideux à démesure.
…/…Tu verras la fontaine qui bout, quoique plus froide que le marbre. Ombre lui fait le plus bel arbre que jamais sut faire nature. En tous temps la feuille lui dure. Il ne la perd soir ni matin. Il y pend un bassin d'or fin retenu par une si longue chaîne qu'elle va jusqu'à la fontaine.
« Près de celle-ci tu trouveras une grosse pierre (je ne saurais te dire quelle espèce de pierre car je n'en vis jamais de pareille). Tu apercevras de l'autre côté une chapelle petite mais fort belle. Si tu veux prendre de l'eau dans le bassin et la répandre sur la pierre tu verras une telle tempête qu'en ces bois ne restera bête, chevreuil, daim, cerf ni sanglier. Les oiseaux même en sortiront car tu verras foudre tomber, pleuvoir, tonner et éclairer. Et si tu peux en échapper sans grand tourment et sans pesance tu auras eu meilleure chance que chevalier qui jamais y fut ! »

…/… Je me partis donc du vilain qui m'avait montré le chemin. L'heure de tierce était passée. Il pouvait être près de midi quand je vis l'arbre et la fontaine. »


Les rives de la Sélune

Owein, ou le conte de la Dame à la Fontaine

Le conte d’Owein, puisant à la même source que Chrétien, nous narre une légende identique tout en donnant quelques précisions :

Notre héros longe une rivière rapide et parvient au château situé à proximité de l’océan. Comme le souligne Guillaume Kerfontaine, la forêt de Brocéliande borde la mer de Cornouailles (la Manche). Afin de rencontrer l’homme noir, puis la fontaine, Owein suit la rivière.

Voici quelques extraits du conte d’Owein (traduction de Pierre-Yves Lambert, "Les Quatre Branches du Mabinogi, et autres Contes Gallois du Moyen Age". L'aube des peuples, Gallimard, 1993.) :

« A la fin, je tombai sur la vallée la plus belle du monde ; elle était plantée d'arbres, tous de la même hauteur; une rivière rapide courait tout le long de la vallée, ainsi qu'une route au bord de la rivière.

…/… J'arrivai alors dans un grand champ, au bout duquel je voyais un grand château brillant, situé à proximité de l'océan.

Reste dormir ici ce soir, dit-il, tu te lèveras tôt demain matin, tu prendras la route que tu as suivie le long de la rivière là-haut, jusqu'à ce que tu arrives au bois que tu as traversé. À peu de distance du bois, tu trouveras une autre route partant sur la droite. Tu la suivras jusqu'à une grande clairière occupée par un champ, au milieu duquel se trouvera un tertre. Au sommet du tertre, tu verras un grand homme noir, aussi grand que deux hommes de ce monde.

…/… Demande-lui le chemin pour sortir de la clairière : il sera brusque envers toi, mais il te montrera tout de même le chemin pour trouver ce que tu cherches. »

Où est la fontaine de Barenton ?

Le description précise des lieux de l’aventure nous permet d’envisager une situation géographique cohérente. Nous retiendrons l’hypothèse de Guillaume Kerfontaine, largement argumentée, d’une forêt de Brocéliande assimilable à la seigneurie des Dol-Combourg, proche donc de l’océan. A l’est de ce massif forestier s’ouvre en effet un territoire de landes. Les toponymes locaux en témoignent : Saint-Aubin de Terregatte, Saint-Laurent de Terregatte (la Terre Gâte des romans arthuriens), entourés de la Lande-Martel au nord et Saint-Martin-de-Landelles, Saint-Brice-de-Landelles , Louvigné-du-Désert au sud. Dans son livre « La Quête du Saint Graal et l’Imaginaire » (Editions Charles Corlet, 1997), Georges Bertin fait le premier le rapprochement de ces toponymes avec l’univers arthurien. Nous sommes là sur la rive gauche du fleuve « Sélune », dont les eaux gagnent la baie du Mont-Saint-Michel. C’est la rivière rapide du conte d’Owein, le chemin suivi aussi par Yvain.


La Sélune

Le parcours du Chevalier au Lion, en quête de la fontaine de Barenton, est alors facile à reconstituer : notre héros sort de Brocéliande (sans doute à l’est de la forêt de Villecartier) et gagne les landes de Terregatte. Il trouve alors, en suivant le fleuve Sélune, un château à proximité de l’océan (ce peut être Ducey ou Saint-Laurent de Terregatte). Le lendemain, il longe le fleuve et rencontre l’homme noir. Poursuivant son chemin, il parcourt, en remontant la Sélune, environ 45 kilomètres (trois heures à cheval). Ceci nous mène aux alentours des sources du fleuve, lesquelles se situent à Saint-Cyr-du-Bailleul (département de la Manche).

Les sources de la Sélune

La Sélune prend sa source à Saint-Cyr, petit village situé à cinq kilomètres de Barenton, ville normande que les chroniqueurs de Domfront, voisine, ne pouvaient pas méconnaître. Parmi ces trouvères, citons Robert Wace, écrivant pour les Plantagenêt dont l’une des cours était précisément Domfront. Il est bien naturel que les sources d’inspiration des romans arthuriens croisent cette cour d’Henri II Plantagenêt à Domfront, Henri roi d’Angleterre et duc de Normandie, dont le projet politique était de rapprocher la Grande et la Petite Bretagne. Aliénor d’Aquitaine, la reine, encourage fortement cette émergence du roman. Il convient de rappeler que la Sélune est, jusqu’au X° siècle, la frontière naturelle entre Bretagne et Normandie.

A l’évidence, la fontaine de Barenton est à chercher dans le périmètre des sources de la Sélune. Nous la trouvons aisément, suivant en cela divers chercheurs universitaires dont les travaux désignent formellement la fontaine de l’Air S’ouvre, située à deux kilomètres des sources du fleuve Sélune. Quoi de plus naturel, au XII° siècle, que de nommer cette fontaine « Barenton », seul bourg à la ronde, bien connu de Wace qui séjourne à Domfront avec les Plantagenêt ?


Chapelle et fontaine de l’Air s’Ouvre, près de Barenton et des sources de la Sélune.
A l'emplacement exact d'une chapelle du XII° siècle, le nouvel édifice XIX° surplombe la fontaine.

Nous citerons Georges Bertin, dont les travaux font autorité :

« Paysages folkloriques et mythologies, extrait du Guide des Chevaliers de la Table Ronde en Normandie, Georges Bertin, Ed. Charles Corlet, 1991.

Ainsi, concernant la Fontaine Merveilleuse d'Yvain, le Chevalier au Lion, à Barenton, Gilles Susong a magistralement démontré [Susong Gilles, Où situer la fontaine merveilleuse d'Yvain ? in La légende... op. cit., p. 163-180], que celle-ci ne pouvait être localisée qu'au lieu dit « L'Air s'Ouvre », au Passais, à proximité immédiate de ce premier fief des Achard qui a nom le Pertuis-Achard, non loin de l'ermitage de Saint-Auvieu.

Observant le site de la fontaine qui sourd à cet endroit, près d'une chapelle dédiée à sainte Marie-Magdeleine, il énonce un certain nombre de constats que nous résumons ici.

D'abord, observe-t-il, l'assignation du site de Barenton aux bois de Paimpont est admise depuis les études de Fernand Bellamy, parues en 1896, et nous ajouterons que c'est précisément à l'époque où Calvez place ce qu'il ne craint pas d'appeler une invention des lieux arthuriens près de Paimpont.

Ensuite, Gilles Susong identifie cinq éléments descriptifs de la fontaine de Barenton : le nom de la forêt, le perron, la chapelle, le bassin et le pin, tous présents dans l'œuvre de Chrétien de Troyes, Le Chevalier au Lion. »

Se pose alors la question de savoir où Chrétien a pu rencontrer ce paysage réel très précisément décrit chez lui, presque cartographie.

Notre éminent collègue se livre alors, élément par élément, à une enquête de terrain qui le conduit à opter, pour le site de L'Air s'Ouvre, entre Barenton [50] et Passais, entre Brasse et Landes.

…/…Derrière la chapelle Sainte-Magdeleine, sourd la fontaine de l'Air s'Ouvre en laquelle Gilles Susong reconnaît d'autant plus facilement La Fontaine Merveilleuse d'Yvain le Chevalier au Lion, immortalisée par Chrétien de Troyes, qu'il y localise tous les éléments de la description précise du poète : perron, chapelle, bassin, pin, et que les conjectures qu'il en tire plaident très largement pour cette identification. On se reportera, pour plus de détails, à son argumentation très minutieuse et bien documentée.

Que conclure ? Que, certainement, la fontaine de Barenton se situe près de Barenton, en Normandie. Qu’elle devait être bien connue des chroniqueurs arthuriens de la cour de Domfront, ville située à quelques lieues de là. Aussi, que le nom même de la fontaine, « l’Air s’Ouvre », évoque une magie météorologique, légende courante dans l’Ouest de la France qu’on retrouvera par exemple en forêt de Paimpontt - qui s’approprie le mythe au XV° siècle sous l’impulsion de Guy XIV de Laval, et surtout au XIX° (1) - ou, en Brocéliande, à la fontaine de Carfantin près de Dol. Le lieu primitif de l’enracinement folklorique (pour reprendre les termes de Georges Bertin) du conte de la « Dame à la fontaine », l’Air s’Ouvre, est en pleine cohérence avec l’hypothèse d’une Brocéliande en forêt de Dol-Combourg. 

Saint Michel terrasse le dragon.

Le roi Arthur n’est pas le plus célèbre tueur de dragons… Polychrome dans l’église de Saint-Laurent-de-Terregatte, illustrant le douzième chapitre de l’Apocalypse :

Et il y eut un combat dans le ciel : Michel et ses anges combattaient contre le dragon ; et le dragon et ses anges combattaient ; mais ils ne purent vaincre, et leur place même ne se trouva plus dans le ciel. Et il fut précipité, le grand dragon, le serpent ancien, celui qui est appelé le diable et Satan, le séducteur de toute la terre, il fut précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui. 

Apocalypse de saint Jean
Chap. XII

(1)   En 1467, Guy XIV de Laval, seigneur de Comper, nomme une fontaine située en forêt de Paimpont, sur ses terres, « Barenton »  (dans la "Charte des Usements de Brécilien"). L’ensemble des assimilations des lieux « arthuriens » est plus récent : 

« Et la forêt de Brocéliande ? Quarante lieues plus à l'Ouest, la région de Paimpont en Morbihan affiche une pareille ambition. (.../...) Toutefois, il semble aujourd'hui que l'épopée arthurienne n'y ait été localisée que très récemment puisque le breton Marcel Calvez fixe aux années 1820 l'histoire de ce qu'il appelle une « invention : la topographie légendaire de la forêt de Paimpont date du XIXe siècle ».
Georges Bertin, Guide des Chevaliers de la Table Ronde en Normandie, op. cité. 

 

Crédit Photo : Christophe Déceneux

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