Brocéliande, sources anciennes
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Chronique
de Dol Baudry de Bourgueil (Archevêque de Dol en 1107, +1130)
Histoire des Rois de
Bretagne La Vie de Merlin Le Roman de Rou
Robert Wace
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Au début du XII° siècle, un texte introduit le récit d’un transfert du Saint Graal (la coupe du dernier repas de Jésus Christ et ses apôtres) à Dol. Baudry de Bourgueil, archevêque de Dol de 1107 à 1130, écrit : « Quelle fut la sainteté de cet homme, Saint Budoc, c’est ce qu’atteste le précieux cadeau qu’il ramena de la cité sainte de Jérusalem : à savoir la coupe et le plateau dont le seigneur se servit lors de la dernière Cène qu’il fit avec ses disciples. ». Saint Budoc fut le troisième évêque de Dol après Saint Samson (+565) et Saint Magloire (évêque jusqu’en 569). Baudry, en tant qu'archevêque de Dol, disposait de sources particulièrement fiables. Texte original :
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Brecheliant donc Breton vont sovent fablant, une forest mult longue e lee qui en Bretaigne est mult loee. (Wace) |
Brocéliande dont les bretons disent
souvent des contes, Une forêt très longue et large, qui est très réputée en Bretagne. |
L’étymologie de Quokelunde invite à penser qu’il s’agit de la forêt de Brocéliande : Quoke-Lunde vient du terme pré-indoeuropéen Quok ou Kuk signifiant sommet ou hauteur, et Lunde, mot d’origine scandinave qui veut dire bois ou forêt. Quoke est synonyme de Bron et Brech, en breton « hauteur, colline », à l’origine de Brécheliant, Brocéliande et Broualan, ce dernier lieu constituant le point culminant (Altitude : 113 mètres) de la zone évoquée par Guillaume de Saint-Pair.
DESOUZ AVRENCHES VERS BRETAIGNE
QUI TOZ TENS FUT TERRE GRISAINE
EIRT LA FORET DE QUOKELUNDE
DON GRANT PAROLE EIRT PAR LE MUNDE
CEN QUI OR EST MEIR AREINE
EN ICEL TENS EIRT FOREST PLEINE
DE MEINTE RICHE VENEISON
MES ORE IL NOET LI POISSON
DUNC PEUST L’EN TRES BIEN ALER
N’I ESTOUST JA CRENDRE MEIR
D’AVRENCHES DREIT A POELET
A LA CITE DE RIDALET
« Le roman du Mont Saint Michel » par
Guillaume de Saint-Pair
Poète anglo-normand du XII° siècle, édité par Francisque Michel, Caen,
1856. Pages 2-3.
Traduction en français moderne :
Sous Avranches vers la Bretagne
Qui fut toujours une terre
sauvage
Etait la forêt de Quokelunde
Dont on parlait beaucoup dans le monde
Ce lieu qui maintenant est
sable de mer
En ce temps là était une forêt pleine
De beaucoup de riche gibier
Mais les poissons n’y nageaient pas
Donc on pouvait très bien aller
Sans qu’il eût fallu craindre la mer
Tout droit d’Avranches dans le Clos-Poulet
A la cité d’Alet
Yvain, le Chevalier au Lion
Chrétien de Troyes, vers 1175-1181
Extraits de 'Romans de la Table Ronde", traduction en français moderne de
Jean-Pierre Foucher, Gallimard, 1982.
Ce texte est complémentaire du Conte d'Olwein (voir plus loin), l'un et l'autre s'inspirant d'une source commune. On y découvre la fontaine merveilleuse, en Brocéliande, près d'une chapelle petite mais fort belle.
Arthur le bon roi de Bretagne dont la vaillance nous enseigne à être preux et courtois, tenait une très riche cour en la fête de la Pentecôte. C'était à Carduel, en Galles. Après manger, dedans les salles les chevaliers s'assemblèrent là où les avaient appelés les dames et les demoiselles. Les uns contaient des nouvelles, les autres parlaient de l'amour, de ses angoisses et ses douleurs et des grands biens que reçurent souvent les disciples de son ordre qui était alors riche et doux. Mais presque tous l'ont délaissé et Amour en fût abaissé car ceux qui aimaient voulaient être appelés courtois et preux, hommes généreux, hommes d'honneur. Aujourd'hui Amour est tourné en fable : ceux qui l'ignorent disent qu'ils aiment mais ils mentent. Ils se vantent d'être amoureux mais ce droit-là ils ne l'ont point car ce n'est que fable et mensonge.
Parlons des hommes d'autrefois, cela vaut mieux. Oui, m'est avis qu'homme courtois mort vaut mieux que vilain en vie ! C'est pour cela qu'il me plaît de raconter une histoire digne d'être écoutée touchant un roi qui fut si grand qu'en tous lieux on célébra sa gloire. Je m'accorde là-dessus avec les Bretons : toujours durera son renom .fit grâce à lui sera gardé le souvenir des chevaliers qui firent prouesse pour l'honneur.
Ce jour-là beaucoup de gens s'étonnèrent de ce que le roi se leva et quitta l'assemblée. Plusieurs en furent fâchés et en firent murmure car jamais en un si grand jour ils n'avaient vu le roi se retirer dans sa chambre pour dormir ou pour reposer. Mais ce jour-là il advint que la reine le retint et qu'il demeura si longtemps près d'elle qu'il oublia la cour et s'endormit.
A l'huis de la chambre, dehors, il y avait Dodinel et Sagremor, Ké le sénéchal, et messire Gauvain. Il y avait aussi messire Yvain et avec eux Calogre-nant, un chevalier très avenant qui commença de leur faire un conte. L'affaire lui était arrivée non pour son honneur mais sa honte.
La reine écoutait ce que contait le chevalier. Elle s'était levée d'auprès du roi et s'en était venue si doucement que nul ne la vit s'asseoir au milieu de tant de gens. Et Ké, homme très ramponeux et malveillant et venimeux dit alors :
« Par Dieu, Calogrenant, vous êtes preux, vous êtes leste et il m'est agréable que vous soyez d'entre nous tous le plus courtois. Et je sais que vous le croyez, tant vous êtes vide de bon sens. Il est juste que madame pense que vous avez bien plus que nous de courtoisie et de prouesse. Sans doute ne nous sommes point levés par paresse ou parce que nous ne daignâmes le faire. Mais, par Dieu, sire, si nous ne nous sommes levés, c'est que nous n'avons vu madame !
- Certes, Ké, fait la reine, je voudrais que vous fussiez crevé si vous ne pouvez vous vider du venin dont vous êtes plein! Vous êtes odieux et lâche de tancer ainsi vos compagnons !
- Madame, reprit Ké, si nous ne gagnons à votre compagnie, gardez que nous n'y perdions pas! Je ne crois avoir chose dite qui puisse m'être reprochée. S'il vous plaît restons-en là. Et faites-nous conter ce que le chevalier avait commencé. »
Calogrenant répond :
« Dame, je ne me soucie de la dispute. Pourquoi la priserais-je? Si Ké m'a fait offense je n'en aurai nul dommage. A de mieux vaillants, de plus sages, messire Ké, vous avez souvent dit paroles blessantes, car vous en êtes coutumier. Toujours doit puer le fumier, les taons piquer, le bourdon bruire, les félons ennuyer et nuire. Mais je ne conterai rien aujourd'hui, si ma dame veut bien me laisser en paix. Et je la prie qu'elle ne dise mot et veuille ne point me commander une chose qui me déplaise.
- Calogrenant, dit la reine, que ne vous chaillent les méchantes paroles de messire Ké le sénéchal! Il a coutume de dire du mal et ne peut s'en corriger. N'en ayez nul ressentiment et contez-nous chose si plaisante à entendre. Je vous le demande. Je vous en prie. Si vous voulez garder mon amitié, commencez le conte derechef!
- Il m'advint il y a plus
de sept ans que, seul comme paysan, j'allais quérant aventure, armé de
toutes armures comme doit être un chevalier. Je tournai mon chemin à
droite parmi une forêt épaisse. Il y avait maintes voies félonesses,
pleines de ronces et d'épines. Je pris cette voie puis un sentier. Bien
près de tout le jour entier m'en allai chevauchant ainsi et je sortis de
la forêt dont le nom est Brocéliande. Bientôt j'entrai dans une lande
et vis une bretesche pas plus loin qu'à une demi-lieue galloise. Je vis
l'enceinte et le fossé tout environ profond et large. Sur le pont de la
forteresse je vis le seigneur de ce lieu tenant sur son poing un autour.
Je ne l'avais encore salué quand il vint me prendre à l'étrier. Je
descendis car j'avais besoin d'un logis. Il me dit plus de sept fois tout
d'affilée que béni était ce chemin qui m'avait mené jusque-là. Nous
entrâmes dans la cour, passâmes le pont et la porte. Au milieu de la cour
de ce vavasseur - auquel Dieu donne joie et honneur pour l'hospitalité
qu'il m'accorda ce soir-là! - pendait un grand disque de cuivre. Le
vavasseur y frappa trois coups avec un marteau suspendu à un poteau. Ceux
qui se tenaient enfermés dans le château ouïrent la voix et le bruit,
sortirent hors de la maison et descendirent dans la cour.
L'un des sergents prit mon cheval et je vis s'en venir vers moi une pucelle belle et avenante. Je m'attardai à l'esgarder tant elle était longue et belle et droite. A me désarmer elle fut adroite et m'affubla d'un court manteau d'écariate couleur de paon fourré de vair. Ceux qui étaient autour de moi quittèrent la place. Nul ne resta, ce qui me plut. Et elle me mena seoir dans le plus joli préau du monde, clos de murs bas tout à la ronde. Je la trouvai si bien élevée et bien parlante, si plaisante et de si beau visage que j'étais heureux d'être là et aurais souhaité ne jamais la quitter ! Mais à la nuit le vavasseur, nous dérangeant, vint nous chercher quand ce fut l'heure du souper. Je lui obéis. Mais que vous dirais-je du souper puisque la jeune fille se trouvait assise en face de moi? Après souper, le vavasseur me dit qu'il ne savait depuis combien de temps il hébergeait parfois des chevaliers errants qui allaient quérant l'aventure. Il en avait tant hébergé ! Puis il me pria de repasser en son logis à mon retour, et je lui dis « Volontiers, sire ! » car c'eût été malhonnête de reconduire. Pouvais-je faire moins pour mon hôte?
Je fus très bien hostelé cette nuit-là et mon cheval bien établé comme je l'avais demandé. Lorsque l'on put voir le jour et que j'eus fait ma prière je recommandai mon bon hôte et sa chère fille au Saint-Esprit et je partis.
N'étais guère loin de ce logis quand je trouvai, en un essart, des taureaux sauvages qui s'entrecombattaient et menaient grand bruit si farouchement et cruellement que, pour dire la vérité, j'en reculai de frayeur.
Je vis alors, assis sur une souche, ayant une massue en main, un vilain qui ressemblait fort à un Maure, laid et hideux à démesure.
Je m'approchai de ce vilain et vis qu'il avait plus grosse tête que roncin ou autre bête, cheveux mêlés en broussailles, front pelé de plus de deux empans de large. Oreilles moussues et grandes comme celles d'un éléphant, sourcils touffus, visage plat, yeux de chouette et nez de chat, bouche fendue comme loup, dents de sanglier, aiguës et brunes, barbe noire, grenons tortis, menton soudé à la poitrine, longue échine, torte et bossue. Il était appuyé sur sa massue, vêtu de très étrange façon. Ce n'était vêtement de toile ni de laine mais de deux cuirs nouvellement écorchés, cuir de taureaux ou cuir de bœufs.
Le vilain se dressa sur ses pieds dès qu'il me vit approcher. Je ne savais s'il me voulait toucher mais je me fis prêt à me défendre et vis alors qu'il demeurait tout coi et sans bouger.
Il était juché sur un tronc qui avait bien sept pieds de long. Il me regardait, ne disant mot pas plus que ferait une bête. Et je croyais qu'il ne savait parler ou qu'il n'avait point de raison.
Toutefois tant m'enhardis
que je lui dis :
« Va, dis-moi si tu es bonne créature ou non? s>
II me dit :
« Je suis un homme.
- Quel homme es-tu?
- Tel comme tu vois. Autre je n'ai jamais été.
- Que fais-tu ici?
- Je vis ici et garde les bêtes de ces bois.
- Tu les gardes? Par Saint-Pierre de Rome, elles ne connaissent pas
l'homme! Je ne crois pas qu'en plaine ou au bocage on puisse garder bête
sauvage - ni en autre lieu non plus - si elle n'est liée ou enclose!
- Je garde pourtant celles-ci et si bien je les gouverne qu'elles ne
sortiront de ce pourpris.
- Comment fais-tu? Dis-moi la vérité!
- Il n'en est point qui ose bouger dès qu'elle me voit venir, car quand
j'en puis une tenir des poings que j'ai durs et forts je l'empoigne par
ses deux cornes. Les autres sitôt de peur tremblent. Autour de moi elles
s'assemblent et toutes ensemble crient merci. Nul autre que moi ne
pourrait être parmi ces bêtes sans en être occis aussitôt. Je suis
seigneur des bêtes. Mais, toi, dis-moi quel homme tu es et ce que tu
cherches.
- Je suis un chevalier en quête de ce qu'il ne peut trouver. Car je
cherche et rien je ne trouve.
- Et que voudrais-tu trouver?
- Aventure pour éprouver ma prouesse et ma hardiesse ! Je te prie et te
demande : dis-moi si tu connais quelque aventure merveilleuse.
- D'aventure je n'en connais. Jamais n'en entendis parler. Mais si tu veux
aller jusqu'à une fontaine et entreprendre de lui rendre son droit, tu
n'en reviendras pas sans peine! Tu trouveras ici auprès un sentier qui t'y
conduira. Si tu veux employer tes pas bien comme il faut tu iras tout
droit ton chemin. Prends bien garde à tout ce qui pourrait te dévoyer.
« Tu verras la fontaine qui bout, quoique plus froide que le marbre. Ombre lui fait le plus bel arbre que jamais sut faire nature. En tous temps la feuille lui dure. Il ne la perd soir ni matin. Il y pend un bassin d'or fin retenu par une si longue chaîne qu'elle va jusqu'à la fontaine.
« Près de celle-ci tu trouveras une grosse pierre (je ne saurais te dire quelle espèce de pierre car je n'en vis jamais de pareille). Tu apercevras de l'autre côté une chapelle petite mais fort belle. Si tu veux prendre de l'eau dans le bassin et la répandre sur la pierre tu verras une telle tempête qu'en ces bois ne restera bête, chevreuil, daim, cerf ni sanglier. Les oiseaux même en sortiront car tu verras foudre tomber, pleuvoir, tonner et éclairer. Et si tu peux en échapper sans grand tourment et sans pesance tu auras eu meilleure chance que chevalier qui jamais y fut ! »
Je me partis donc du vilain qui m'avait montré le chemin. L'heure de tierce était passée. Il pouvait être près de midi quand je vis l'arbre et la fontaine.
L'arbre était le plus beau des pins qui jamais crût sur la terre. Je ne pense qu'il puisse jamais pleuvoir assez dru pour qu'une seule goutte d'eau transperce en la ramure (mais elle doit couler pardessus). Je vis à l'arbre pendre le bassin non de fer mais de l'or le plus fin qui fût jamais encore à vendre en nulle foire.
La fontaine - vous pouvez le croire - bouillonnait comme une eau très chaude. La grosse pierre était une énorme émeraude, percée aussi par un canal avec quatre rubis dessous plus flamboyants et plus vermeils que l'est le matin le soleil quand il apert à l'orient. Sur ma conscience je ne vous fais là nul mensonge. Je fus content de voir la merveille de la tempête et de l'orage. Ce fut folie ! Volontiers m'en serais repenti, si l'avais pu, quand j'eus arrosé la pierre avec l'eau du bassin. Trop en versai, je le crois! Je vis le ciel si démonté que de plus de quatorze parts les éclairs me frappaient les yeux et les nues jetaient pêle-mêle pluie, neige et grêle. Le temps était si affreux que je crus cent fois être occis par les foudres tombant autour de moi et par les arbres mis en pièces. Sachez que je fus en grande angoisse jusqu'à ce que la tempête fût calmée. Dieu voulut bien me rassurer : la tempête ne dura guère. Les vents bientôt se reposèrent et ils n'osèrent plus venter.
Quand je vis l'air clair et pur, de joie je fus tout assuré. Et je vis amassés sur le pin des milliers d'oiseaux. Le croie qui veut : il n'y avait branche ni feuille qui n'en fût couverte. C'était bien l'arbre le plus beau! Doucement les oiseaux chantaient chacun en son langage. Très bien leurs chants s'entraccordaient.
De leur joie je me réjouis. J'écoutai jusqu'au bout leur office. Jamais je n'ouïs si belle musique. Nul homme ne peut en ouïr tel chant si plaisant et doux que je crus en rêver folie!
J'écoutai si bien que je n'entendis point venir un chevalier. Pourtant faisait tant de fracas qu'on aurait cru qu'ils fussent dix. Mais il n'y en avait qu'un seul.
Quand je le vis tout seul venant, vite je sanglai mon cheval. A monter je ne fus pas lent. Le chevalier accourut comme un alérion, fier de mine tel un lion. Du plus haut qu'il put crier, il commença à me défier :
« Vassal, vous m'avez outragé sans que je vous aie provoqué! Si vous aviez quelque raison vous auriez dû me réclamer votre droit avant de partir en guerre contre moi. Mais si je puis, sire vassal, sur vous je retournerai le dommage qui est patent! Autour de moi en est garant tout mon bois qui est abattu. Qui est lésé doit se plaindre ! Et je me plains avec raison : m'avez chassé de ma maison par la foudre et par la pluie. En mon bois et en mon château vous m'avez fait telle envahie que ni grande tour ni haut mur ne seraient du moindre secours. Par telle tempête il n'est nul homme en sûreté; pas même en forteresse de dure pierre ou de bon bois. Mais sachez bien que désormais n'aurez de moi trêve ni paix ! »
Après ces mots nous commençâmes de combattre. Nous embrassâmes nos écus et chacun se couvrit du sien. Le chevalier avait bon cheval et lance roide et il était sans doute plus grand que moi de toute la tête. Son cheval était meilleur que le mien et bien plus fort, sa lance était plus longue. (Je vous dis la vérité pour couvrir ma honte.) Le plus grand coup que je pouvais je lui donnai. Je l'atteignis juste à la boucle de l'écu. Je mis si bien toute ma puissance qu'en pièces vola ma lance et la sienne resta entière, qui n'était point légère et pesait plus lourd que la lance d'aucun chevalier. Jamais je n'en vis de si grosse! Et le chevalier me frappa si durement qu'il me mit à terre tout plat. Il me laissa honteux et mat. Sans me jeter un seul regard, prit mon cheval et me laissa.
Près de la fontaine je m'assis et restai là. Je n'osai suivre le chevalier car c'eût été faire folie. Si je l'avais osé suivre, ne sais ce qui serait advenu.
A la fin, je décidai de tenir la promesse faite à mon. hôte de l'autre nuit. Je jetai toutes mes armes pour marcher plus légèrement et m'en revins honteusement.
J'arrivai la nuit à mon logis et trouvai mon hôte aussi joyeux, aussi courtois que je l'avais laissé la veille. Il ne me parut que ni sa fille ni lui-même me fissent alors moins bonne mine. Au contraire me firent honneur en la maison et me dirent que nul homme n'en était encore revenu vivant quand ils surent où j'avais été.
Le conte gallois « de la Dame à la Fontaine » est intéressant à plus d’un titre : il complète le très célèbre « Yvain ou le chevalier au lion » de Chrétien de Troyes, les deux textes émanant d’une source commune encore inconnue, selon les études les plus récentes. La structure du récit est identique : là où Chrétien cite nommément « Brocéliande », à la suite de Wace, le conte gallois décrit minutieusement la forêt, la fontaine et le château « à proximité de l’océan… ». Arthur visite Brocéliande et retourne ensuite « en l’île de Bretagne » (la Grande Bretagne). C’est donc bien en Bretagne armoricaine et en bordure de la mer de Cornouailles (la Manche) qu’il faut chercher Brocéliande, que les textes anciens situent « Aux Marches de la Petite Bretagne ».
A la fin, je tombai sur la
vallée la plus belle du monde ; elle était plantée d'arbres, tous de la
même hauteur; une rivière rapide courait tout le long de la vallée, ainsi
qu'une route au bord de la rivière. Je marchai sur la route jusqu'à midi,
et je continuai de l'autre côté [de la rivière] jusqu'à l'heure de nones.
J'arrivai alors dans un grand champ, au bout duquel je voyais un grand
château brillant, situé à proximité de l'océan.
L’homme noir maître des animaux de la forêt
« Reste dormir ici ce soir, dit-il, tu te lèveras tôt demain matin, tu prendras la route que tu as suivie le long de la rivière là-haut, jusqu'à ce que tu arrives au bois que tu as traversé. À peu de distance du bois, tu trouveras une autre route partant sur la droite. Tu la suivras jusqu'à une grande clairière occupée par un champ, au milieu duquel se trouvera un tertre. Au sommet du tertre, tu verras un grand homme noir, aussi grand que deux hommes de ce monde. Il n'a qu'un seul pied, et un seul œil au centre du front. Il a une massue de fer, et tu peux être sûr qu'elle pèse autant que peuvent porter deux hommes de ce monde, quels qu'ils soient. Il est le garde de cette forêt. Tu verras mille animaux sauvages en train de paître autour de lui. Demande-lui le chemin pour sortir de la clairière : il sera brusque envers toi, mais il te montrera tout de même le chemin pour trouver ce que tu cherches. »
Cette nuit-ci me parut longue. Le lendemain matin, je me levai, m'habillai, montai sur mon cheval et suivis le chemin qui longe la rivière jusqu'au bois, puis la route de côté dont l'homme m'avait parlé, jusqu'à la clairière. Quand j'y fus, le nombre d'animaux sauvages que je vis me parut au moins trois fois plus grand que ce qu'avait dit l'homme. L'homme noir était là, assis au sommet du tertre. L'homme m'avait dit qu'il était grand : il était bien plus grand encore qu'il n'avait dit. Et la massue de fer que l'homme disait peser la charge de deux hommes, il m'appa-rut de façon évidente, Kei, qu'elle n'aurait pu être soulevée que par quatre hommes. Cette massue était dans la main de l'homme noir.
"Je le saluai, mais il me répondit de façon brusque. Je lui demandai quel pouvoir il avait sur ces animaux. " Je vais te le montrer, petit homme ", dit-il. Il prit sa massue à la main et il en frappa un grand coup sur un cerf, qui brama de façon aiguë. Répondant à ce brame, il arriva une multitude d'animaux sauvages aussi nombreux que les étoiles du ciel, si bien que j'avais à peine la place de rester dans la clairière avec eux ; c'étaient des serpents, des vipères, et toutes sortes d'animaux. Puis il leur jeta un regard et leur ordonna d'aller paître. Ils inclinèrent la tête devant lui dans un geste d'hommage comme des hommes obéissants feraient à l'égard de leur seigneur. Et il me dit alors :
" Est-ce que tu vois maintenant, petit homme, le pouvoir que j'ai sur ces animaux-là? "
" Puis je lui demandai le chemin. Il me répondit avec rudesse, mais il me demanda tout de même en quel endroit je voulais aller. Je lui expliquai quel genre d'homme j'étais et ce que je recherchais. Il me donna les indications : ' Prends le chemin vers le haut de la clairière, et monte la falaise jusqu'au sommet. Là-haut, tu verras un vallon ressemblant à une grande vallée, et au centre du vallon, tu verras un grand arbre, dont les branches sont plus vertes que le sapin le plus vert. Sous cet arbre, il y a une fontaine, au bord de la fontaine, il y a une grande dalle, et sur cette dalle, un bassin d'argent retenu par une chaîne d'or, si bien qu'on ne peut l'enlever. Prends le bassin, et verse son contenu d'eau sur la dalle. Tu entendras alors un grand coup de tonnerre, si fort que la terre et le ciel te paraîtront ébranlés. Après ce coup de tonnerre arrivera une averse très froide : tu auras de la peine à en réchapper vivant ; ce sera de la grêle. Après l'averse, ce sera l'embellie. Il n'y aura plus dans l'arbre une seule feuille que l'averse n'ait achevé d'emporter. Ensuite une volée d'oiseaux viendra se poser sur l'arbre, tu n'as jamais entendu dans ton pays une musique aussi belle que leur chant. Lorsque tu auras le plus de plaisir à l'écouter, tu entendras venir à toi, depuis la vallée, de grands sanglots et de grands gémissements. Ensuite tu verras un cavalier monté sur un cheval tout noir, vêtu d'un habit de paile tout noir, et portant sur sa lance un étendard de bliaut tout noir.
Il t'attaquera en fonçant aussi vite qu'il pourra. Si tu prends la fuite, il te rattrapera; si tu l'attends sur ton cheval, il te mettra à pied. Si tu ne trouves pas là les ennuis que tu recherches, il ne faut plus en chercher tant que tu seras vivant. "
" Je pris le chemin indiqué et arrivai au sommet de la falaise. Là, je vis tout ce que m'avait annoncé l'homme noir. J'allai auprès de l'arbre, je vis la fontaine sous l'arbre, avec la dalle de marbre et le bassin d'argent attaché à sa chaîne. Je pris le bassin et versai son contenu d'eau sur la dalle. Voici qu'arrive alors un coup de tonnerre bien plus fort que ce qu'avait dit l'homme noir. Après le coup de tonnerre, ce fut l'averse. Je suis tout à fait certain, Kei, qu'aucun homme ni aucun animal surpris par cette averse ne lui aurait échappé vivant, car pas un seul grêlon n'aurait pu être arrêté par la peau ni par la chair, avant de toucher l'os. Je tournai la croupe de mon cheval face à l'averse, je mis le pied de mon bouclier devant sa tête et sa crinière, et je plaçai la visière sur ma tête. C'est ainsi que je pus supporter l'averse.
Au moment où mon âme commençait à désirer quitter ce corps, l'averse cessa. Je regardai l'arbre : il n'avait plus une feuille. Puis le beau temps revint. Et voici que les oiseaux se posent sur l'arbre et se mettent à chanter. Il me paraît évident, Kei, que je n'ai jamais entendu, de ma vie, ni avant ni après, une musique aussi belle que celle-ci. Au moment où j'avais le plus de plaisir à écouter les oiseaux chanter, des bruits de sanglots me parvinrent, venant de la vallée, et l'on me disait : " Chevalier, qu'est-ce que tu me voulais? Qu'est-ce que je t'ai fait, pour que tu me fasses, à moi et à mon royaume, ce que tu m'as fait aujourd'hui? Ne sais-tu pas que cette averse d'aujourd'hui n'a laissé en vie aucun homme ni aucun animal en mon royaume, de tous ceux qu'elle a surpris dehors? "
Alors arriva un chevalier monté sur un cheval tout noir, vêtu d'un habit de paile tout noir et portant sur sa lance une enseigne de bliaut toute noire. Nous nous affrontâmes, et bien que ce fût difficile, il ne mit pas longtemps à me jeter à terre. Puis le chevalier passa le bout de sa lance à travers les rênes de mon cheval, et il s'en alla en emmenant les deux chevaux et en me laissant là. L'homme noir ne me fit pas l'honneur de me faire prisonnier, et il ne me dépouilla pas non plus de mes armes.
Je m'en retournai par le chemin que j'avais pris pour venir.
Lorsque j'arrivai à la clairière, l'homme noir s'y trouvait et je te l'avoue, Kei, il est étrange que je n'aie pas fondu de honte, tellement il m'accabla de ses railleries. J'arrivai le soir au château où j'avais passé la nuit précédente. On m'accueillit avec plus d'empressement ce soir-là que la nuit précédente, on me régala encore mieux, et j'eus toutes les conversations que je pouvais désirer avec les hommes et les jeunes filles. Personne ne me parla de mon expédition à la fontaine. Quant à moi, je n'en parlai à personne. Je restai là pour la nuit.
Le récit d’Owein
Owein se rend à la fontaine et tue le chevalier noir (« Le chevalier noir reconnut alors qu'il avait reçu un coup mortel, il tourna bride et s'enfuit »). Plus tard, le roi Arthur vient avec sa suite à la fontaine. Un combat oppose Owein, devenu gardien de la fontaine, à son cousin :
Ils partirent à l'attaque l'un de l'autre, et luttèrent toute la journée jusqu'au soir, mais aucun d'eux n'était près de jeter l'autre à terre. Le lendemain, ils retournèrent au combat munis de lances éprouvées. Mais aucun des deux ne l'emporta sur l'autre.
Le troisième jour, ils allèrent se battre munis, chacun, d'une grosse lance, solide et épaisse. Ils s'enflammèrent de fureur, et firent assaut l'un contre l'autre pendant la moitié de la journée;
et puis chacun d'eux donna un tel coup à l'autre, que les sangles de leurs chevaux se brisèrent et qu'ils glissèrent chacun derrière la croupe de leur cheval, jusqu'à terre. Ils se relevèrent aussitôt, tirèrent leurs épées et s'escrimèrent. Tous ceux qui les regardaient étaient persuadés qu'ils n'avaient jamais vu deux hommes aussi vaillants ni aussi forts. Et s'il avait fait nuit noire, elle aurait été illuminée comme en plein jour par les étincelles sortant de leurs armes.
Puis le chevalier donna à Gwalchmei un coup si fort qu'il fit tourner son heaume sur son visage, de sorte que le chevalier vit que c'était Gwalchmei.
Owein dit alors :
" Seigneur Gwalchmei, je ne t'avais pas reconnu à cause de ta cape, tu es mon cousin germain. Tiens, prends mon épée et mes armes !
- C'est toi, Owein, qui es le vainqueur, dit Gwalchmei, c'est toi qui l'as emporté; prends mon épée. "
Arthur, qui les regardait, vint auprès d'eux.
Retour en l’île de Bretagne
Puis Arthur souhaita partir et envoya des messagers à la dame pour lui demander de laisser Owein partir avec lui, afin de le montrer, pendant un trimestre, aux seigneurs et aux dames de l'île de Bretagne. La dame le lui accorda, bien que cela lui fût pénible. Owein partit donc avec Arthur pour l'île de Bretagne. Quand il fut arrivé au milieu de son peuple et de ses compagnons de banquet, il resta pendant trois ans, au lieu de trois mois.