Brocéliande n'est pas la forêt de Paimpont

par Guillaume Kerfontaine, juillet 2009

Aucun doute : si j’en crois les guides touristiques de l’Ille-et-Vilaine et du Morbihan, la légendaire forêt de Brocéliande se situe en centre Bretagne, autour d’une commune désormais célèbre : Paimpont. Curieuse localisation en vérité si l’on se réfère aux textes fondateurs qui nous décrivent une forêt au bord de l’océan, aux Marches de Gaule et de Petite Bretagne. Etat des lieux.

Nombreux sont les touristes à qui le Tombeau de Merlin, en forêt de Paimpont, laisse une impression décevante : cette grosse pierre, reste d’un mégalithe aujourd’hui ruiné, serait l’ultime demeure du magicien ? Le manque de panache du lieu nous trouble, ainsi que l’absence de la grotte mythique que les trouvères d’antan nous content.
Georges Bertin, le premier, nous mit sur la voie d’une enquête nécessaire : dans une note de bas de page, l’auteur de la « Quête du Saint Graal et l’Imaginaire » cite la thèse de Marcel Calvez, soutenue à Paris X en 1984, dans laquelle sont évoquées les conditions vraiment douteuses d’une hypothèse récente : l’assimilation de Paimpont à la forêt aventureuse des romans de la Table Ronde remonterait au début du XIX° siècle seulement !
Nous nous sommes procuré ce travail, dont il existe une copie à la bibliothèque universitaire de Rennes 1. Disons-le d’emblée : il s’agit d’une thèse de doctorat de troisième cycle en sociologie, soutenue devant le groupe de recherches sociologiques du CNRS à Nanterre, dans un contexte garant de la parfaite rigueur scientifique de l’étude. Le résultat est à la hauteur de nos doutes…

THESE DE MARCEL CALVEZ

«Usages productifs, usages touristiques et aménagement d’un territoire. Le Val sans retour (1820-1984).»

La lecture de cette thèse est édifiante à plus d’un titre. Tout d’abord, « Brocéliande, au début du XIXème siècle, désigne une forêt primitive dont la localisation n’est pas clairement définie » (p. 65). Chateaubriand écrit : « Au douzième siècle, les cantons de Fougères, Rennes, Dinan, Saint-Malo et Dol étaient occupés par la forêt de Bréchéliant » (Mémoires d’Outre Tombe, dont Marcel Calvez précise qu’ils sont écrits, du moins cet extrait, à Dieppe en septembre 1812).
Comment s’opère l’assimilation de Brocéliande à Paimpont ? «Le premier texte qui évoque la localisation du Val sans Retour en forêt de Paimpont date de 1824. Il attribue ce nom à la vallée de la MELL, située à l’est de la forêt » (p. 61).

Le scénario ne manque pas de sel :

En 1812, alors que le grand public ignore majoritairement les romans arthuriens, parait un ouvrage qui relancera la mode : « Les Chevaliers de la Table Ronde », poème en vingt chants « tiré des vieux romanciers ». L’auteur, Creuzé de Lesser, évoque notamment le Val Sans Retour. La fée Morgane y retient prisonniers les chevaliers infidèles, que Lancelot délivrera. Le succès du livre est grand : la chevalerie du Graal revient sur le devant de la scène.



En 1824, Blanchard de la Muse s’empare astucieusement de la légende. Cet habitant de Montfort-sur-Meu, ville voisine de la forêt de Paimpont, écrit : « La petite rivière affluente de cet endroit se nomme Mell-Aon. Elle est rendue célèbre par le chant neuvième du poème de la Table Ronde sous le nom allégorique du vieux MELIADUS qu’il faut suivre le long du Val sans Retour jusqu’à sa source dans la forêt de Brécilien, pour trouver les deux tombeaux de Merlin et de son épouse Viviane ». Avec une pointe d’ironie bien légitime, Marcel Calvez note dans sa thèse : « Remarquons simplement que l’auteur commet une erreur appréciable à propos de Méliadus, puisque ce nom ne désigne pas une rivière mais l’un des chevaliers qui tente l’aventure du Val sans Retour ». Mais qu’importe ! La légende de Paimpont est désormais en construction, non sans rebondissements…

Blanchard de la Muse a trouvé son Val sans Retour : reste à parfaire cette merveilleuse théorie. On cherchera donc le tombeau de Merlin aux sources du Mel. Le livre de Creuzé de Lesser est conforme à la légende : le tombeau de Merlin est une grotte que Gauvin va découvrir, un « souterrain » dans lequel la fée Viviane retient par magie l’enchanteur. « Du son affreux ces grottes retentissent et du héros les cheveux se hérissent », écrit notre poète. Si son style ne révolutionne pas la littérature française, du moins devons nous lui reconnaître une fidélité au légendaire de la Table Ronde (Lancelot en Prose, XIII° siècle). La tombe de Merlin est une grotte.

Oui, mais voila : de grotte il n’y a point en forêt de Paimpont. Qu’à cela ne tienne ! Blanchard de la Muse ne saurait s’arrêter en si bon chemin, et trouve aux sources du Mel un mégalithe ruiné, une grosse pierre qui fera un excellent tombeau pour le magicien. La communication touristique peut commencer.
Un chevalier devient rivière, une grotte se change en pierre… Et le reste est à la mesure de cet exercice de style un brin romantique.

Le Val sans Retour connaîtra des péripéties : une usine s’implante, ruinant la beauté des lieux. Il faudra déménager le site légendaire, de l’est (les sources du MEL) à l’ouest de la forêt, correspondant au site actuel. Mais à ce niveau, nous ne sommes plus à une incohérence près. Le tombeau de Merlin, lui, reste en place et, ce faisant, n’est plus lié géographiquement au Val.

Marcel Calvez précise : « La première mention d’une localisation [du Val sans Retour] dans la vallée actuelle se trouve dans l’ouvrage de Cayot-Delandre (1847) ». Le nouveau site supposé, situé sur la commune de Tréhorenteuc, fait rêver, il est vrai, comme il a séduit, au XXème siècle, l’abbé Gillard, en charge de la paroisse. Plus attiré par l’ésotérisme et les mystères du Graal que par le dogme de l’Eglise, ce qui lui vaudra les foudres de sa hiérarchie, notre bon père transforme entièrement la décoration de l’église paroissiale pour en faire un temple voué à la quête du Graal. Ceci achève la construction du légendaire en forêt de Paimpont, imaginé aux XIXème et XXème siècles.

Que conclure, sinon que l’assimilation de Brocéliande à Paimpont fait sourire : à la lecture de cette thèse de doctorat, on s’interroge sur l’extraordinaire manque de rigueur du montage touristique. Certes, il est permis à chacun de rêver et, pourquoi pas, de transposer le mythe arthurien là où il l’entend. Reste qu’en limitant à Paimpont la source d’inspiration des trouvères de la Table Ronde, on se prive de lieux sans doute plus authentiquement liés à la légende, par exemple de part et d’autre du fleuve Sélune (1). La juste perception de ces romans a dès lors tout à y perdre.

Il est difficile de dire si la forêt de Paimpont était ou non, dans l’esprit des trouvères fondateurs du cycle arthurien, une partie de Brocéliande. Mais l’espace forestier mythique des Romans de la Table Ronde ne saurait se résumer à ce lieu : Brocéliande n’est pas la forêt de Paimpont.

(1) La Sélune prend sa source en Normandie à Barenton, près de Domfront où, à la cour des Plantagenêt, écrivaient les premiers trouvères des romans arthuriens en langue romane, dont Wace. Dans « La Légende Arthurienne et la Normandie », Gilles Susong a montré que la fontaine merveilleuse d’Yvain, la fameuse fontaine de Barenton, se situe à L’Air s’Ouvre, aux sources de la Sélune. Le fleuve se jette en Baie du Mont-Saint-Michel et constitue jusqu’au Xème siècle la frontière naturelle entre Bretagne et Normandie. Rive gauche et rive droite, le légendaire arthurien est très présent. Citons en Bretagne armoricaine les bois de Combourg et Dol, en Normandie le Passais. Lire à ce propos : Brocéliande et la fontaine de Barenton.

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